Avant-première du bulletin “A la Trace”
Union Européenne
Ils sont en passe d’être honnis par la France agricole au même titre que les loups. La titraille de la presse locale se déchaîne, alimentée par les témoignages d’éleveurs qui auraient vu ou failli voir 50, 100, 200 vautours et plus s’abattre sur un veau sorti de la mère et dévorer les deux en moins de temps qu’un honnête citoyen dévore un hamburger. A la veille de la ruée d’été sur les sentiers des vallées et des montagnes, l’alerte s’étend même aux randonneurs blessés qui pourraient être confondus avec la carcasse d’une vache par un vautour évidemment fauve. Dès novembre 2014, Robin des Bois s’inquiétait de la phobie des vautours : “Après les loups qui se rapprochent de Paris, la rumeur des vautours qui attaquent les brebis gagne du terrain dans la moitié sud de la France” (“A la Trace” n°6 p.32). Et en décembre 2021, Robin des Bois donnait dans l’ironie : “bientôt les vautours vont s’attaquer aux bébés dans les poussettes ” (“A la Trace” n°31 p.136). C’est d’ailleurs la légende de l’enfant volé qui a provoqué l’éradication des gypaètes barbus dans les pays alpins entre 1850 et 1935.
Vautour fauve © Christian Couloumy – Parc national des Ecrins
Les préfets des Pyrénées-Atlantiques (2009), de l’Ariège (2014), de la Savoie (2015) et de l’Aveyron (2024) ont pris les devants et autorisé les tirs d’effarouchement. Le loup connaît la musique. Elle commence par les effarouchements, monte avec les tirs de défense et le bouquet final, c’est le tir létal. Le signal a été entendu par les braconniers et les tireurs fous. En France, leurs terrains de chasse favoris sont le massif alpin et les Pyrénées.
En Roumanie, une femelle vautour moine de 3 mètres d’envergure a été tirée à vue en avril 2024 dans un champ alors qu’elle s’occupait de la dépouille d’un rongeur. Elle a été vite secourue mais elle ne pourra jamais reprendre son vol libre. Elle a une clavicule polyfracturée. En 2 ans, elle avait survolé la Macédoine du Nord, l’Albanie, le Kosovo, le Monténégro, la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Slovénie, l’Autriche, la Hongrie, la Slovaquie, la Pologne, la Biélorussie et l’Ukraine, 5000 lieues dans les cieux.
A défaut de tirs, les poisons agricoles en France, en Bulgarie, en Espagne, en Grèce, en Italie, font l’affaire. Ça fait moins de bruit mais plus de morts. Il suffit d’imprégner une carcasse de vieille bique avec du carbofuran, du chlorpyrifos, du sulfotep, de l’alachlore et du démeton, tous interdits d’usage depuis les années 2000 dans l’Union européenne, et les braves vautours équarisseurs, souvent des couples, en meurent en même temps que d’autres rapaces, des loups et des chacals dorés.
Afrique
6 mai 2025, section Mahlangeni du parc national Kruger © SANParks
En Afrique du Sud, pendant le mois de mai 2025, au moins 116 vautours sont morts empoisonnés à côté d’une carcasse d’éléphant imprégnée de Temik pur, le poison agricole qui foudroie. Les vautours sont mal vus. Pour les braconniers, c’est des indics. En tournoyant en altitude au-dessus des grands mammifères tués par arme à feu avec silencieux, les vautours donnent l’alerte aux rangers et empêchent les braconniers de découper les défenses et les autres trophées sans risques d’être repérés.
En Afrique du Sud et dans les pays voisins, la magie noire stimule le braconnage. Les becs des vautours sont portés en amulettes de protection, les yeux sont gobés pour augmenter la vision. L’extrait séché et broyé de cervelle de vautour permettrait de deviner les numéros gagnants dans les loteries, de réussir dans les paris sportifs et d’augmenter les chances de succès dans la conduite des études et des affaires. L’extrait de la cervelle du vautour supposé concentrer son intelligence se fume sous forme de joints d’un nouveau genre. En 2020 et en 2021, un nouveau fléau s’est abattu sur les vautours. Des rumeurs lancées par les filières de trafiquants ont fait fureur. Les têtes et les becs de vautour repousseraient le Covid-19. Le vautour était devenu un vaccin et des milliers de vautours empoisonnés et décapités ont été ramassés et brûlés en Guinée-Bissau. La charlatanerie s’est répandue jusqu’au Kenya.
Jadis considérés comme l’incarnation de l’immortalité, de la métempsychose, de la fidélité et de l’amour des parents pour leurs enfants, les vautours sont aujourd’hui menacés par les rumeurs, le braconnage et l’intolérance des agriculteurs, l’électrocution dans les lignes haute tension, le déchiquetage par les pales des éoliennes et par le saturnisme (intoxication par le plomb) comme les condors en Californie. En Afrique, les populations de vautours chassefiente (Gyps coprotheres), de vautours oricou (Torgos tracheliotus), de percnoptères bruns (Necrosyrtes monachus) et de vautours africains (Gyps africanus) sont en difficulté, comme celles de vautours fauves (Gyps fulvus), de vautours moines (Aegypius monachus), de vautours percnoptères (Neophron percnopterus) et de gypaètes barbus (Gypaetus barbatus) (malgré des efforts de réintroduction) en Europe.
Les vautours sont utiles. Ils ont un rôle prophylactique et une vocation de croque-morts. Les vautours se nourrissent aussi de placentas, de mort-nés après des agnelages ou des vêlages en extérieur. Les vautours sont des agents de l’hygiène publique et des protecteurs de l’environnement.
Pour tout savoir sur le braconnage des vautours, des chardonnerets, des mygales, des grenouilles et des concombres de mer, lire “A la Trace”. Le numéro 45 paraîtra mi-juin.
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