Marsouins : quand la poésie d’hier dit la vérité d’aujourd’hui

6 nov. 2025

“Quand la poésie d’hier dit la vérité d’aujourd’hui”, une étude sur le déclin des marsouins du Yang-Tsé en avant-première de “A la Trace” n°47, le bulletin de la défaunation, à paraître à la mi-novembre.

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“Le Yang-Tsé-Kiang, Yangzi Jiang ou Fleuve Bleu s’écoule sur 6400 km, des plateaux du Tibet (5300 km d’altitude) à la mer de Chine. C’est le 3ème fleuve du monde, un dragon aux crues terrifiantes mais aux flancs fertiles pour les 350 millions d’habitants qui vivent le long de son échine. Après avoir dévalé l’Himalaya et ses contreforts dans son cours supérieur, le Yang-Tsé traverse les provinces du Sichuan et du Hubei dans son cours moyen. Il se déploie alors à l’intérieur des Trois-Gorges, un ensemble de falaises à la beauté vertigineuse, chantées et craintes depuis des millénaires par les navigateurs. Le fleuve s’y précipite en rugissant, alternant tourbillons -xuanwo-, rapides -jiliu- et “canons d’eau” -shuipao-….” (La Flèche, journal de Robin des Bois, n°27, mai/juin 1995, page 39)

C’est ici, à Sandouping, en travers de ces Trois-Gorges, que le plus grand des barrages hydroélectriques (22.500 mégawatts de puissance installée) a été construit entre 1994 et 2012. Le bassin du Yang-Tsé est perturbé par 16 autres barrages hydroélectriques de plus de 2000 mégawatts.

A partir de 724 poèmes écrits pendant les dynasties Tang (618-907), Song (960-1279), Yuan (1271-1368), Ming (1368-1644) et Qing (1636-1912) citant fugacement les marsouins aptères du Yang-Tsé (Neophocaena asiaeorientalis asiaeorientalis, Annexe I), les lettrés et naturalistes chinois ont constaté qu’en 1400 ans le domaine du mammifère d’eau douce s’est réduit d’au moins 65%. L’aire de répartition a diminué de 33% entre la dynastie Tang et les temps modernes sur le cours principal du Yang-Tsé. Dans la même période, elle a diminué de 91% dans les affluents, les sous-affluents et les lacs. L’effondrement s’est produit au 20ème siècle.

Cette anthologie poétique, topographique et cétologique révèle que le marsouin aptère a quasiment disparu de 300 km du Yang-Tsé en amont du barrage des Trois-Gorges. Il a aussi totalement disparu dans la rivière Yuan (864 km), tributaire du Yang-Tsé, dans la rivière Xiao (354 km), affluent de la Xiang (856 km de long) tributaire du Yang-Tsé, en aval du barrage des Trois-Gorges à 900 km du delta. Il a disparu dans le lac Dongting (2740 km2) alimenté par le Yang-Tsé, la Yuan, la Xiang, la Zi, la Yang et la Li. Il a disparu dans la Han (1532 km), tributaire du Yang-Tsé. Il a disparu dans le lac Poyang (4000 km2). Il a disparu dans le lac Chao (760 km2) à 500 km du delta et dans le lac Shaobo (80 km2) à 300 km du delta. Il a disparu dans la rivière Huangpu (110 km), tributaire du Yang-Tsé, à 50 km du delta. Il a disparu dans le lac Tai (2250 km2) à proximité du delta et dans le delta du Yang-Tsé.

Estimation de l’aire de répartition du marsouin aptère pendant la dynastie Tang

Estimation de l’aire de répartition du marsouin aptère à la fin du 20ème siècle

Modélisations extraites de l’article “Range contraction of the Yangtze finless porpoise inferred from classic Chinese poems” (citation complète à la fin de cet article).
Le quadrillage de l’habitat de l’espèce est plaqué sur une carte de la Chine dans la municipalité autonome de Chongqing et dans les provinces du Guizhou, du Hubei, du Hunan, du Jiangxi, de l’Anhui et du Jiangsu.

Une source majeure d’information pour les scientifiques d’aujourd’hui provient de l’encyclopédie Sancai Tuhui, littéralement “Compendium illustré des Trois Talents”, datant de 1609, qui dans la partie Terre décrit brièvement les détails morphologiques, les postures en surface et les comportements maternels des marsouins aptères du Yang-Tsé. Les illustrations accompagnant certains poèmes démontrent que les auteurs avaient une connaissance précise de l’espèce puisque les dos sont toujours dépourvus d’ailerons. Aucune confusion n’est possible avec les baijis (Lipotes vexillifer, Annexe I de la CITES) ou dauphins fluviatiles de Chine qui sont considérés aujourd’hui comme éteints.

Illustration extraite du Sancai Tuhui compilé par Wang Qi (1573–1620

Extraits de poèmes classiques chinois évoquant les marsouins aptères du Yang-Tsé :
“Les marsouins sortent parfois pour jouer et les vagues ondulent soudainement.”
“Le fleuve est calme, les lumières des pêcheurs scintillent, la nuit est d’une noirceur d’encre, et soudain des marsouins émergent des flots, comme pour saluer les voyageurs.”
“Les marsouins chassent au clair de lune sur les flots argentés.”

Le domaine navigable des marsouins aptères du Yang-Tsé a donc été considérablement amputé, et la population résiduelle séparée par les murailles des barrages tourne autour du millier, au total. L’avenir de l’espèce à l’état sauvage est selon les pessimistes condamné à moyen terme par la surpopulation, les rejets cumulés d’eaux usées, d’effluents industriels et agricoles. Il y a 20 ans, une catastrophe irrémédiable a eu lieu dans le lac Dongting. Six marsouins aptères sont morts en une semaine après une exposition violente au hostathion, un pesticide organophosphoré commercialisé par Bayer.

Les marsouins aptères du Yang-Tsé et les autres espèces menacées d’extinction comme les petits esturgeons du Yang-Tsé (Acipenser dabryanus) sont aussi victimes de l’électrobraconnage ou de prises accidentelles dans les filets de pêche. Les optimistes disent que la suspension de toutes les activités de pêche depuis 2021 devrait contribuer à la résilience de l’espèce. Le ministère chinois de l’Agriculture et des Affaires rurales en fait officiellement partie. Il estime dans son recensement de 2022 que la population s’élève à 1249 spécimens contre 1012 en 2017, soit 237 de plus.

La Chine a une très longue et très respectée tradition de la poésie écrite, illustrée et chantée qui remonte à la dynastie Zhou de l’Ouest (1045-771 avant J.-C.). C’est un riche vivier à partir duquel pourraient être menées des recherches similaires sur la mégafaune terrestre et sur l’avifaune.

 

Cette étude est inspirée de l’article “Range contraction of the Yangtze finless porpoise inferred from classic Chinese poems” (Contraction de l’aire de répartition des marsouins aptères du Yang-Tsé déduite à partir de poèmes classiques chinois) rédigé par Yaoyao Zhang, Kexiong Wang, Ding Wang et Zhigang Mei (Institut d’hydrobiologie de l’Académie des sciences de Chine), Jianghua Wang (Collège des pêches de l’université agricole de Huazhong), Jiajia Liu et Shilu Zheng (Station nationale d’observation et de recherche sur les écosystèmes des zones humides de l’estuaire du Yang-Tsé de l’université de Fudan), avec l’aide de Xiaoliang Zhang pour l’interprétation du chinois classique.
Current Biology, Vol. 35, N°9, R329 – R330, 5 mai 2025, doi: 10.1016/j.cub.2025.02.052.

Marsouins aptères et baijis, cf. “A la Trace” n°16 p.13, n°30 p.198 (réf.7) et n°33 p.282-283 (réf.9).
“A la Trace”, le monde tel qu’il est.
https://robindesbois.org/a-la-trace-bulletin-dinformation-et-danalyses-sur-le-braconnage-et-la-contrebande/

© tianyang

 

 

 

 

 

 

 

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