Au pied des falaises de craie et de silex, dans le pays de Caux, une deuxième catastrophe à la Dollemard, la décharge brute du Havre, est en gestation.
Il s’agit de la décharge de Senneville-sur-Fécamp qui s’étend sur environ 4 hectares, des mâchefers, des déchets ménagers et industriels, des gravats, des munitions, des pneus, de l’amiante, des inconnus, à moins de 100 mètres du bord de la falaise sur 20 mètres de profondeur au moins. La vallée sèche Saint-Nicolas a été comblée. 700.000 m3 de rebuts soit environ soit 500.000 tonnes à la louche ont été déversés entre 1950 et 2002. La ronde a commencé après la Seconde Guerre mondiale et s’est officiellement terminée en 2002 quand le ministère de l’Ecologie a ordonné la fermeture de l’incinérateur construit en 1975 sur le plateau en amont de la décharge. Mais les mauvaises habitudes ont la peau dure et les apports des populations et des entreprises ont perduré encore et encore. La décharge et l’incinérateur étaient exploités par le district urbain de Fécamp devenu la communauté de communes de Fécamp qui regroupait les communes d’Epreville, de Fécamp, de Froberville, de Gerville, Saint-Léonard, de Senneville-sur-Fécamp, de Tourville-les-Ifs, d’Yport, de Criquebeuf-en-Caux, de Ganzeville, des Loges, de Maniquerville et de Vattetot-sur-Mer.
La falaise de Senneville-sur-Fécamp, à 1,8 km du centre-ville de Fécamp, est artificialisée par la massification des déchets et cinq éoliennes d’EDF Energie Nouvelle (2006). En 50 ans, l’anthropocène a bouleversé une formation géologique née il y a 100 millions d’années. Par la bouche et le point bas de la vallée sèche Saint-Nicolas, le jus de la décharge commence à s’écouler et à se déverser, sur le flanc de la falaise jusqu’à son piédestal. Creusées par l’effet combiné du soulèvement des sols et du recul des falaises, les vallées sèches ou valleuses sont typiques du pays de Caux.
Décharge de Senneville-sur-Fécamp © DR via SOS Mal de Seine
La falaise naturelle de Fécamp (cap Fagnet) est soumise à des éboulements réguliers. Le dernier épisode date du 22 février 2023. La croix du Calvaire des marins a été emportée. Le recul de la falaise de Fécamp à cause du gel/dégel, de la pluie, du ruissellement, de l’infiltration des eaux de pluie et de la dissolution de la craie est estimé à 19 cm/an. Entre 1966 et 1995, elle a perdu près de 900.000 m3 de craie et de silex. A 14 km de Fécamp, le 22 août 2025, un pan de falaise s’est effondré sur la plage des Petites Dalles à Saint-Martin-aux-Buneaux. Selon le maire, “entre Fécamp et Etretat, il y a entre deux et trois éboulements par an.”
La falaise modifiée de Senneville-sur-Fécamp est encore plus instable. Le fardeau des déchets et la percolation des eaux pluviales à travers le massif artificiel favorisent au fil du temps la fracturation du socle de craie et sa plasticité. Au risque de l’érosion par les précipitations et les autres aléas météorologiques, par les vagues de submersion et les tempêtes, s’ajoute le risque coulée de boue, en l’espèce le dévalement des déchets vers le pied des falaises et les eaux côtières.
Pour autant, dans le cadre du Plan national de résorption des décharges littorales, le Cerema (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) classe la décharge de Senneville-sur-Fécamp en enjeu “moyen” pour les milieux marins, les eaux souterraines, les eaux de surface et les populations humaines.
Et la ville qui est responsable de la falaise prend son temps. Elle n’a pas pris la mesure du danger et de l’urgence. Lancée dans un protocole omnibus, elle a approuvé le 13 octobre 2025 en conseil municipal “l’engagement d’études” sur l’extraction de la pollution et souhaite communiquer “progressivement” sur le sujet.
Le cold case des décharges brutes
Dès 2009, dans le cadre du Grenelle de l’Environnement, le “Plan coordonné de réduction des macrodéchets” réunissant sous le pilotage de Robin des Bois plusieurs experts des hautes sphères et d’humbles ramasseurs d’épaves dans les criques et les galets était novateur et clairvoyant : “les décharges anciennes non autorisées en bord des voies d’eau, des falaises littorales et du linéaire côtier soumis à l’érosion sont les rampes de lancement aquatiques de déchets de toutes origines”. Le plan recommandait une mutualisation des connaissances et des moyens techniques et financiers pour parvenir à la résorption définitive de ces points noirs.
En décembre 2016, Robin des Bois voyant les choses s’éterniser remettait ça et lançait un alarmant “Que sont-elles devenues ?“, ces disparues des mémoires collectives, ces déposantes reléguées au bout des sentiers, loin des places de marché, de la mairie, des écoles, sur les berges de la rivière, tout près de la frontière avec d’autres communes de l’aval, au bout des falaises, le plus loin possible des yeux et du nez. Ces décharges oubliées ressurgissent et ressurgissent comme des fantômes des temps passés, débourrées par les vagues de submersion (cf. St-Trojan-les-Bains sur l’Ile d’Oléron lors de la tempête Xynthia), les tempêtes sur la façade Atlantique, les crues flash cévenoles en Méditerranée, les crues du Gave de Pau ou de la Loire et les cyclones ultramarins.
En 2018, en liaison avec SOS Mal de Seine, pionnier dans la traque des déchets et granulés de plastique dérivant dans les fleuves et atterrissant sur les côtes, et avec l’association Estran qui collecte les déchets sur le littoral du Pays de Caux, Robin des Bois a publié la carte de 15 décharges brutes sur les falaises entre Le Havre et Criel-sur-Mer. La décharge de Senneville-sur-Fécamp est mentionnée et en été, après une rencontre unique avec Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire, la traque a été lancée et à nouveau affichée en 2022 par le président de la République au “One Ocean Summit” de Brest.
Le principe est là mais les sous ne le sont pas. L’Etat et les régions sont à sec. Le Plan national de résorption des décharges littorales ne retient que 70 sites en Méditerranée, sur la façade Atlantique et outre-mer. Ils sont tous à moins de 100 mètres du plus haut niveau de la mer. 18 sites ont été écartés au motif qu’ils ont été “réhabilités” ou “réaménagés” c’est-à-dire nivelés, recouverts de terre saine et plantée de végétaux dunaires, bref “masqués” mais toujours là et vulnérables aux assauts des vagues et à l’érosion du littoral. En tout, ils recèlent au moins 8 millions de m3 de déchets. La plus grosse est celle de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor) exploitée de 1966 à 1993 (2 millions de m3).
Publications de Robin des Bois au sujet des décharges littorales :
Plan coordonné de réduction des macrodéchets – 2009, 17 mai 2008
Que sont-elles devenues ?, 15 décembre 2016
Des décharges les pieds dans l’eau, 9 mai 2018
Balafres sur la Seine normande, 9 février 2020
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