Le bulletin de la défaunation. Le monde tel qu’il est.
2/ Contrairement aux idées reçues, le golfe Persique à demi barré par le détroit d’Ormouz est loin d’être un désert biologique
Mi-septembre 2025
Province de Hollande Septentrionale, Pays-Bas
Condamnation à une amende pour chacun de 7500 € de 3 trafiquants allemands qui le 16 juin 2025 avaient été surpris à l’aéroport international d’Amsterdam en flagrant délit de transport de 51 œufs de macareux moines (Fratercula arctica) et de 28 œufs de fuligule morillon (Aythya fuligula) et de harelde boréale (Clangula hyemalis) au débarquement d’un vol en provenance d’Islande (cf. “A la Trace” n°46 p.97, réf.61). Les œufs étaient cachés dans leurs bagages à main. Dans un de leurs bagages en soute, un incubateur a été découvert. Ils avaient conservé les œufs au chaud jusqu’à leur départ d’Islande. Ils ont été en urgence transportés au zoo de Rotterdam (60 km) et placés dans les 5 incubateurs dédiés à l’éclosion des œufs de vautour. Quatre jours après, un poussin macareux moine a ouvert sa coquille, le premier d’une série de 42 éclos jour après jour. Seuls 2 œufs de hareldes boréales et 7 de fuligules morillons ont éclos. Grâce aux macareux, l’euphorie s’est emparée des soigneurs du zoo mais elle pourrait être suivie de la tristesse. Le taux de mortalité des poussins macareux en captivité est très élevé et le taux de reproduction des survivants est très bas. Le zoo de Berne en Suisse en a fait l’expérience. Après avoir acheté en Allemagne 33 poussins macareux à l’éleveur Ludger Bremehr en 2009 et 2010, seulement 13 étaient encore vivants en 2019. Selon le ZIMS (Zoological Information Management System for Conservation), 178 macareux (données 2019) étaient en captivité dans le monde entier, à Lisbonne (Portugal), à Tenerife (Espagne), à Berne (Suisse), à Copenhague, à Kastrup (Danemark), à Hambourg (Allemagne), à Rotterdam (Pays-Bas), à Singapour, à Nasu (Japon) et dans 6 zoos en Amérique du Nord. Pendant l’année 2019, le ZIMS relève que seulement 3 naissances ont été enregistrées. Le macareux est rétif à la vie en captivité malgré tous les efforts techniques et financiers qui sont déployés pour tenter de reconstituer en miniature le biotope de leur infinie liberté. Dans une note récente (janvier 2025), l’EAZA (Association européenne des zoos et aquariums) déplore que la population de macareux détenue par ses membres soit vieillissante : “dans les conditions actuelles, il n’est pas possible d’assurer la survie de la population avec comme apport principal les oisillons nés en captivité et obtenir de nouveaux géniteurs s’avère presque impossible.” C’est sans doute cette impossibilité que les 3 trafiquants allemands ont cherché à contourner. L’élevage de Ludger Bremehr à Verl (land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie) est toujours en activité. Spécialisé dans l’élevage d’oiseaux pour les zoos et pour les particuliers, Bremehr produit aussi sous la marque Lundi une gamme de granulés et de compléments alimentaires pour les zoos et pour les nouveaux animaux de compagnie. Sur son logo figure un couple de macareux.
Le crève-cœur des macareux moines
Les macareux moines (Fratercula arctica, littéralement petit frère de l’Arctique) habitent l’océan Atlantique Nord et la Méditerranée. Ils sont monogames aussi longtemps que leurs partenaires survivent aux rigueurs des hivers, aux marées noires, aux engins de pêche et aux autres fortunes de mer. En novembre, en décembre, pendant les mois de janvier et de février, ils consacrent leur énergie à se refaire une santé après l’été dédié à la reconstruction et à l’aménagement de leurs tanières, au déblaiement de l’entrée obstruée par l’envahissante mauve royale, au cycle de la reproduction, à l’élevage, au nourrissage, à la protection de l’unique poussin et à la vigilance vis-à-vis des skuas et des goélands.
26 à 29 cm de haut, 375 à 550 grammes de poids, 50 à 60 cm d’envergure, 350 battements d’ailes à la minute, les macareux volent en vitesse de pointe à 80 km/h et réussissent face aux vents de 100 km/h à progresser à 15 km/h. Mais d’après les meilleurs et anciens connaisseurs du dossier, ils renoncent à lutter quand les vents atteignent 150 km/h ou les dépassent et ils renoncent à plonger pour essayer de capturer un petit quelque chose, accablés qu’ils sont en temps normal par la pénurie alimentaire et la concurrence de la pêche industrielle. Ils restent ballotés par les vagues, tenaillés par la faim et le froid, trempés jusqu’à la chair et ils atterrissent quelques jours après, poussés par les vents d’ouest, sur les plages et les rochers de l’Atlantique Nord-Est, morts de faim, à l’agonie, noyés ou bien ils sont portés disparus dans le grand large.
En matière de malheurs, le macareux est un pionnier.
– 1960 : ingestion mortelle de filaments de caoutchouc
– Mars 1967 : marée noire du Torrey Canyon
– 1969 : ingestion mortelle d’élastiques rouges et noirs, déjà des leurres rejetés par les fleuves dans l’océan
– 1969 : traces de PCB (polychlorobiphényles), de mercure, de DDT, de dieldrine dans les graisses
– 1970 : ingestion de granulés de plastique
– 1973 : traces de PCB, de mercure, de DDT, de dieldrine dans les œufs
– 2025 : “à ce stade, la contamination des macareux de l’archipel de Svalbard par les PFAS leur fait courir un risque faible d’effets biologiques mais il est nécessaire de poursuivre les travaux” (extrait de l’article “Anthropogenic compounds in the northernmost Atlantic puffin population”, Arin K.P. Underwood et al., Marine Pollution Bulletin n°218, 2025, doi.org/10.1016/j.marpolbul.2025.118225)
Les indices de la chasse aux macareux remontent au 17ème siècle. En été, aux îles Féroé et en Islande, les chasseurs de macareux avec une épuisette coulissante continuent à officier. Aux îles Féroé spécialisées dans l’exploitation des ressources sauvages locales, la capture des macareux dont on fait de la soupe et d’autres mets est considérée comme bien plus soutenable que l’importation de produits carnés issus des élevages industriels. En 50 ans la population des macareux moines a perdu 70% de ses effectifs. En Islande, les chasseurs étrangers contre 3000 à 4000 US$ peuvent en treillis et avec leurs fusils en tuer 100 et ramener chez eux en toute légalité les trophées entiers ou les si jolis becs. Naturalisés, les macareux se vendent entre 100 et 600 US$ selon la taille et la qualité de la taxidermie. Les macareux sont les grands oubliés de la CITES. Ils ne sont même pas inscrits à l’Annexe III.
Macareux échoué en Baie d’Audierne (Bretagne) en mars 2026. Le mystère de la cordelette verte nouée à sa patte. Des macareux échoués à proximité étaient noués au cou.x
2/ Contrairement aux idées reçues, le golfe Persique à demi barré par le détroit d’Ormouz est loin d’être un désert biologique
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Début septembre 2025
Comté de Parsian, Province du Hormozgan, Iran. Golfe Persique.
Saisie de 2 tonnes de requins et de 16 bateaux de pêche grâce à une opération coordonnée des gardes-frontières et de la Marine du corps des gardiens de la révolution islamique. Le communiqué est laconique. Il ne dit pas s’il s’agit de petites embarcations iraniennes sans licence, de bateaux de pêche d’un des pays riverains ou de chalutiers chinois qui depuis 2014 sont de plus en plus présents dans le golfe. Ils seraient seulement autorisés à capturer des poissons-lanternes qui pour des raisons religieuses ne font pas partie du régime alimentaire de la plupart de la population iranienne, mais les chaluts chinois capturent toutes les créatures marines y compris des dauphins. Les bateaux de pêche pris en flagrant délit d’actions illégales sont consignés à quai pendant un mois et reprennent ensuite leurs activités.
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70% de la population de la province du Hormozgan (200.000 habitants) dépend de la pêche pour son économie et pour son alimentation. Le 11 mai 2022, 2355 ailerons ont été saisis dans un bateau sur l’île de Kich dans la province du Hormozgan (cf. “A la Trace” n°36 p.219, réf.36).
Bien que la capture des requins soit interdite en Iran pour des raisons écologiques et religieuses, “A la Trace” relève des saisies de requins découpés en morceaux, d’ailerons de requin, de viande de requin à bord de bateaux, dans des entrepôts frigorifiques, dans des camions qui se dirigent vers l’Afghanistan ou sur les marchés de l’intérieur où les requins sont débités sous l’appellation de thons. Les entrepôts du port de Tchabahar (province de Sistan-et-Balouchistan) concentrent les produits de la capture illégale des requins. En 2022, 8000 requins congelés dont des grands requins blancs et 8000 ailerons ont été saisis par la Direction générale de la protection de l’environnement de la province (cf. “A la Trace” n°36 p.220, réf.37).
Contrairement aux idées reçues, le golfe à demi barré par le détroit d’Ormuz est loin d’être un désert biologique. Le biome du golfe a 3 piliers :
– les mangroves qui protègent les récifs de corail en absorbant les sédiments et les boues qui proviennent de l’érosion naturelle et des activités humaines à terre. Les mangroves abritent une des plus belles colonies de dugongs qui subsiste dans le monde. Les mangroves protègent les herbiers d’algues et les récifs de corail de l’envasement.
– les récifs de corail qui résistent à des températures supérieures à 36°C font vivre 500 espèces de poissons et attirent les tortues marines, les requins-corail, les requins à pointes noires, les requins-marteaux et les dauphins. Ça grouille.
– les apports cumulés d’eau douce du Chatt-el-Arab (Irak) et du Karoun (Iran) et d’autres fleuves prenant leur source dans la chaîne des Zagros qui facilitent l’éclosion des larves de crevettes, leur croissance et leur reproduction. L’abondance des crevettes et des autres formes de zooplancton attire les baleines à bosse, les rorquals de Bryde et les requins baleines.
Au long des 1800 km des côtes de l’Iran, 198 coopératives de pêcheurs artisanaux sont actives. Les principales ressources sont les crevettes tigrées vertes (Penaeus semisulcatus), les crevettes pénéides, les thons listao (Katsuwonus pelamis), les thons albacores (Thunnus albacares), les petits thons (Euthynnus affinis), les thons mignons (Thunnus tonggol), les ailerons argentés (Pampus argenteus) et les thazards rayés (Scomberomorus commerson).
Toutes les espèces marines sédentaires ou intermittentes du golfe Persique sont menacées par l’industrie fossile. Elles sont sur la défensive. Toutefois, les pêcheurs qu’ils soient iraniens ou omanais en tirent quelques profits. Ils capturent les sardinelles qui viennent se réfugier sous les eaux froides des tankers au mouillage et s’en servent pour appâter les thons. Les tankers servent en quelque sorte de dispositifs de concentration de poissons.Les guerres avec leurs détonations, leurs panaches toxiques, leurs coulées noires ou chimiques, l’épandage de polluants persistants comme les PCB dans les épaves et les PFAS dans les mousses d’extinction des incendies de raffineries et de navires, sont évidemment des pressions supplémentaires dont on mesure les effets catastrophiques quelques mois ou années après les trêves.
Requins en Iran, cf. “A la Trace” n°11 p.7 (réf.12), n°20 p.16 (réf.17), n°34 p.252 (réf.31), n°35 p.203 (réf.28), n°36 p.219 (réf.36) et p.220 (réf.37), n°37 p.217 (réf.50), n°40 p.238 (réf.32 et 33), n°41 p.204 (réf.29), n°42 p.155 (réf.23), n°45 p.149 (réf.29), n°46 p.159 (réf.17) et n°47 p.167 (réf.13).
Tous les numéros de “A la Trace” sont disponibles sur https://robindesbois.org/a-la-trace-bulletin-dinformation-et-danalyses-sur-le-braconnage-et-la-contrebande/
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Article publié dans “Le Parisien” le 14 mars 2026
« Une catastrophe majeure » : dépôts pétroliers bombardés, navires coulés… Le lourd bilan écologique de la guerre en Iran
Les bombardements massifs au Moyen-Orient risquent d’impacter lourdement et durablement la région. La dépollution des zones du conflit Iran-Irak, dans les années 1980, est encore en cours.
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Par Frédéric Mouchon
Après avoir frappé deux tankers, l’Iran a lancé jeudi une nouvelle vague d’attaques contre des infrastructures pétrolières des pays du Golfe, alors que les cours du baril de Brent flambent. Au treizième jour du conflit, Bahreïn a dénoncé une attaque iranienne contre des réservoirs d’hydrocarbures, appelant les habitants à rester chez eux, en raison des fumées provoquées par l’installation en feu.
À Oman, les dépôts de carburant du port de Salalah étaient aussi en flammes, la veille, après une attaque de drone, comme celle qui a visé le champ pétrolier de Shaybah, en Arabie saoudite, dans l’est du pays, déjà ciblé à plusieurs reprises ces derniers jours.
Ces frappes s’ajoutent à celles menées par l’armée israélienne contre des dépôts pétroliers autour de Téhéran, qui ont provoqué, selon l’association écologiste Robin des bois, une « marée noire atmosphérique ».
Déjà des fuites d’hydrocarbures et de métaux lourds
« Emportés par les vents, ces panaches de fumée contenant des résidus d’hydrocarbures et de métaux lourds ont non seulement été inhalés par les populations alentour, mais ils vont contaminer les vergers, les rivières et toutes les cultures du secteur », souligne le porte-parole de l’ONG, Jacky Bonnemains. Concernant les raffineries et dépôts frappés dans le golfe arabo-persique et le long de la mer rouge, le militant associatif craint « des fuites d’hydrocarbures, qui rendront difficilement exploitables les usines de dessalement d’eau de mer ».
À ces bombardements de sites terrestres s’ajoutent ceux visant les bateaux. Donald Trump affirme que « 28 navires poseurs de mines » ont été pris pour cibles, sans compter la frégate iranienne coulée par un sous-marin américain au large du Sri Lanka le 4 mars dernier. « Tout le monde évoque les conséquences du choc pétrolier, mais c’est aussi une catastrophe environnementale majeure », souligne Jacky Bonnemains.
« Treize navires marchands ont également été visés depuis le début de cette guerre, s’alarme le porte-parole de Robin des Bois. Quand on sait qu’ils peuvent avoir plus de 4 000 tonnes de pétrole dans leurs cales, transporter des engrais ou des conteneurs, on peut s’inquiéter de ce qui va imprégner les fonds marins. »
Victimes collatérales de la guerre au Moyen-Orient, au moins onze pétroliers ont déjà été attaqués dans le détroit d’Ormuz, laissant planer la menace d’une marée noire, comme celle qui était survenue en janvier 1991 pendant la guerre du Golfe, quand l’Irak de Saddam Hussein, battant en retraite, avait provoqué une catastrophe écologique.
« La plus grande marée noire de l’histoire » en 1991
Entre 700 000 et 900 000 tonnes d’hydrocarbures (5 à 6,5 millions de barils) avaient été déversées dans la mer. Soit, selon le Cedre, le centre de recherche français qui fait référence sur les pollutions des eaux, « la plus grande marée noire de l’histoire humaine ». Elle avait tué au moins « 30 000 oiseaux marins », provoqué une « surmortalité des poissons », affecté « près de 50 % des coraux » et « des centaines de kilomètres carrés de forêts d’algues, inondées par les nappes de pétrole ».
Les tortues avaient également été touchées : « habituées à venir se reproduire » dans les îles au large du Koweït, elles s’étaient retrouvées « engluées dans le pétrole ». Sans compter les interminables opérations de dépollution, liées au déminage des sols et des mers. « On est encore en train d’intervenir sur les zones du conflit Iran-Irak, qui s’est achevé dans les années 1980, et nous venons d’être sollicités par l’ONU pour aller déminer la bande de Gaza où le travail s’annonce titanesque et dangereux », explique Stéphane Briat.
PDG de la société Deminetec, ce spécialiste craint l’impact des bombardements actuels dans le Golfe arabo-persique sur les nappes phréatiques. « Les bombes contiennent en elle-même assez de polluants pour contaminer, à long terme, des captages d’eau potable. On l’a vu dans le nord de la France avec la présence de perchlorate utilisé dans les bombes de la dernière guerre ».
Stéphane Briat intervient même encore aujourd’hui pour sécuriser les fonds marins au large des côtes françaises. « Nous sommes régulièrement sollicités pour des projets offshore par des entreprises qui veulent s’assurer qu’il n’y a pas d’épaves, datant de la guerre, encore remplies de bombes, là où elles veulent poser des câbles sous-marins », détaille ce spécialiste de la dépollution pyrotechnique.
Alors que 300 tonnes de bombes sont encore extraites du sous-sol français chaque année, Stéphane Briat garde en souvenir les opérations de déminage du fort d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), au cours desquelles avaient été découvertes des centaines de munitions datant de… la guerre franco-prussienne de 1870.
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