Avis aux navigateurs – Route du Rhum

28 oct. 2026

Huit “Ultim”, des lames de rasoir de 19 tonnes, 32 mètres de long, 23 de large, 700 m2 de voilure à bord, vont être lancés le 1er novembre à travers l’Atlantique Nord depuis Saint-Malo pour la course en solitaire “la Route du Rhum”. Les courses au large n’échappent pas au gigantisme et à la surenchère. En 2012, Fabian Ritter, un chercheur pionnier sur l’interface baleines/navires, exprimait son inquiétude face à des bateaux de course pouvant atteindre 37 km/h. En 2026, par vent portant, les “Ultim” atteignent 90 km/h, un excès de vitesse incontournable pour les baleines et qu’aucun radar de la sécurité maritime ne vient flasher. Les classes des “Ocean Fifty” (10 bateaux) et “Imoca” (22 bateaux) atteignent les 70 km/h. Le choc avec les baleines est immédiatement mortel pour elles ou à moyen terme avec la découpe des nageoires, des fractures ou des blessures ouvertes qui en font des handicapées définitives incapables de chasser, de plonger et de s’enfuir. Selon le document présenté au Comité Scientifique de la Commission Baleinière Internationale en avril 2026 (1) “si une bonne surveillance visuelle susceptible de permettre aux voiliers d’éviter les cétacés peut être assurée sur des bateaux dotés d’un équipage nombreux dans des conditions de visibilité favorables pendant la journée, elle est toutefois limitée en cas de mauvaises conditions météorologiques, dans l’obscurité ou lors d’épreuves en solitaire.” “Les récentes évolutions dans la conception des bateaux de course au large, notamment l’utilisation de foils, ont considérablement accru la vitesse des embarcations et le risque de mortalité en cas de collision.” L’étude s’inquiète de l’augmentation des risques pour toutes les espèces de cétacés, y compris les dauphins. La Convention sur les espèces migratrices estime que toute la mégafaune marine est menacée par les risques de collision avec les navires à l’exemple des tortues marines, des requins et des raies. La marine marchande est consciente de la menace et même des armateurs comme CMA CGM, MSC et COSCO ont pris la décision de réduire la vitesse de leurs porte-conteneurs dans certaines zones à risques de collision avec des baleines et des cachalots. Les échouages récents de rorquals communs, de baleines à bec, d’un rorqual boréal et d’un cachalot entre le Morbihan et les Landes démontrent que le parcours de la Route du Rhum est encore peuplé de mammifères marins. Selon les options de route et les conditions météo, des skippers traverseront aussi l’IMMA (Important Marine Mammal Area/Zone importante pour les mammifères marins) des Açores, lieu de convergence et de rassemblement de cachalots, de rorquals communs, de rorquals boréaux et de baleines bleues, y compris en automne et en hiver. Les engins seront sur la route migratoire des baleines à bosse quittant en octobre les eaux froides arctiques et subarctiques pour aller se reproduire, mettre bas et allaiter des baleineaux dans les eaux chaudes des Caraïbes. La Guadeloupe est intégrée dans le sanctuaire Agoa dédié à la conservation des mammifères marins.

En cas de collision, les baleines sont souvent vite rangées par les communicants des sponsors dans la catégorie des Objets Flottants Non Identifiés, OFNI, au même titre que les conteneurs. Les animaux d’élevage sont traités de “marchandises” dans le transport sur bétaillères maritimes, les baleines sont qualifiées “d’objets” dans le monde de la course à voile. Les sponsors ne sont pas demandeurs de détails médiatisés sur les taches de sang sur la mer et sur leur logo. Ils préfèrent inscrire dans les éléments de langage des sponsorisés des levers de soleil salués par le souffle des baleines. Tom Laperche sur SVR-Lazartigue testera un sonar de Thales, spécialiste de la détection acoustique à usage militaire, dont l’objectif théorique est de détecter une collision imminente avec les mammifères marins et de tenter une manœuvre d’évitement. L’hypocrisie et le malaise des organisateurs, des sponsors et des skippers empêchent d’avoir des bilans clairs de la mortalité de mammifères marins par les courses au large. 19 collisions ont été relevées pendant la course autour du monde “Ocean Race” 2023 à laquelle participaient seulement 11 voiliers. 115 coureurs des mers prendront le départ de la Route du Rhum 2026.

Cette diagonale de l’Atlantique entre Saint-Malo et la Guadeloupe est d’autant plus dangereuse cette année que les bolides pourront taper dans des conteneurs tombés en mer, non déclarés et à la dérive après les tempêtes Austen et Boelo et mettre en danger la vie de leur pilote solitaire.

Pour assister au départ de la course, des milliers de spectateurs enivrés par le raffut de cet ultra-trail en mer vont une fois de plus piétiner, éroder et dégrader les falaises du Cap Fréhel, un des sites patrimoniaux abîmé par le surtourisme et radicalement noirci par un incendie sur 38 hectares en juillet dernier.

L’arrivée de cette caravane débridée et décomplexée dans une Guadeloupe déprimée, émeutière, engluée dans les sargasses, les algues rouges, les résidus de chlordécone et les déchets risque en 2026 d’être mal vécue par les pêcheurs et les autres communautés insulaires brimées. Alors la Banque Populaire, le CIC, la banque privée Edmond de Rothschild, Sodebo et les autres sponsors comprendront que leur investissement dans cette édition était déplacé.

(1) IWC Guidance for organisers of offshore racing events to minimise risk of collisions with cetaceans. Auriane Virgili, Emma Lelong, Ellen Hines, Russell Leaper and Alice Bouchard. SC/70/HIM/11, IWC 70, 2026.

Sélection de communiqués publiés depuis 2003 concernant les mortalités de baleines par collisions avec les navires:

Rorqual échoué à Saint-Adresse, 13 février 2003

Prisonniers, empalés, harponnés, profanés, empoisonnés, 10 juin 2024

Lima, le bilan, 27 septembre 2024

La baleine bleue entre Charybde et Scylla, 1er octobre 2026

 

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