En plus des sargasses et du chlordécone, la Martinique est frappée par le jus de la décharge de Petit-Galion, au moins 60.000 m3, peut-être 80.000 m3 ou 100.000 m3, un punch d’eaux d’extinction d’incendies, d’eaux de pluie salies par la traversée d’une grosse tranche de déchets en vrac, une marée glauque chargée en plomb, en hydrocarbures, en cadmium, en phénols, en PFAS, en PCB, en saloperies non identifiées et en reliquats mouillés du tueur de charançons de bananes susnommé. Le terme jus de décharge est la transposition familière du terme technique lixiviat.

L’ancienne carrière devenue une décharge sur 16,8 ha. Le point bas est à 17 mètres en dessous du niveau de la mer Caraïbes. Au fond, la baie Petit Galion. © DR
L’histoire de la décharge de Petit-Galion est un scandale étouffé, pour ne pas dire étranglé. Il n’y a pas beaucoup de bruit sur ce tohu-bohu à part les protestations des habitants de la pointe Jean-Claude.
Cette installation de stockage de déchets non dangereux, qui d’après le Syndicat Martiniquais de Traitement et de Valorisation des Déchets (SMTVD) devait permettre de résoudre définitivement le problème de la gestion des déchets non dangereux produits en Martinique et écartés des filières de tri, est aujourd’hui, 8 ans après les premières arrivées de déchets, une nouvelle menace pour la santé humaine, les ressources en eaux et le monde marin.
Dès septembre 2018, un an après l’ouverture de la décharge, la Direction de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DEAL) s’étonne : “les documents liés à la procédure d’information préalable et à la procédure d’acceptation préalable ne sont pas disponibles à l’accueil de l’installation, ne sont pas tous établis par les producteurs de déchets et la vérification de leur possession par les transporteurs des déchets et de leur correspondance aux déchets amenés n’est pas effectuée”. Le mauvais pli est pris dès le début et laisse la porte ouverte aux apports de déchets dangereux.
Pendant leur visite du 26 janvier 2021, les inspecteurs de la DEAL constatent 15 infractions à l’arrêté préfectoral d’autorisation d’exploiter la décharge (janvier 2016), dont la saturation prématurée et non déclarée des alvéoles en exploitation, l’absence de captage du biogaz à l’origine de risques d’incendie et d’explosion, l’absence de dispositifs de nature à limiter les envols de déchets et l’absence de mise à jour du plan d’exploitation. La durée d’exploitation de Petit-Galion était planifiée sur 25 ans à raison de 100.000 à 150.000 tonnes de déchets par an. Au rythme du remplissage et du compactage actuels, elle serait comblée en une dizaine d’années.
Pendant leur visite du 18 avril 2024, les inspecteurs constatent que les plans des réseaux de collecte et de traitement des lixiviats et des points de rejets dans le milieu naturel ne sont pas à jour. Ils s’aperçoivent que les quantités de lixiviats traités sur le site sont en chute libre “ce qui laisse supposer que des volumes importants de lixiviats se sont probablement déversés dans l’environnement naturel”. L’étude d’impact prévoyait une production annuelle de près de 34.000 m3 de lixiviats. 20.628 m3 ont été traités en 2021 et seulement 5437 m3 en 2022. Le compte n’y est pas, le jus de décharge fuit de partout. Le SMTVD est mis en demeure le 24 juillet 2024 d’en pomper et d’en “stocker” un maximum, d’assurer la maintenance des équipements de collecte et des bassins, de contrôler la composition des jus et de surveiller la contamination de l’environnement par les produits et matières dangereuses diffusés.
Pendant leur visite du 29 octobre 2024, les inspecteurs constatent que la collecte, le traitement et les analyses des lixiviats n’ont pas été améliorés. “Ces défaillances continuent de présenter un risque de déversement non contrôlé exposant ainsi les sols environnants à une pollution notamment au niveau de la future alvéole A4 qui n’est pas imperméabilisée alors que les lixiviats ne cessent de s’accumuler.” 60.000 m3 de lixiviats sont illégalement entreposés dans la future alvéole A4 qui n’est pas encore imperméabilisée.
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Vue aérienne de la décharge en 2022
© Airbus via Google Earth
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Extension en cours de l’entreposage illégal de lixiviats – 2024
© CNES / Airbus via Google Earth
Depuis, aucune solution n’a été trouvée par le SMTVD ou les services de l’Etat mais la décharge de Petit-Galion continue vaille que vaille à être exploitée. Cette situation empire de jour en jour notamment à cause de la saison des pluies (période maximale de pluviométrie entre septembre et novembre) et de la saison des cyclones qui s’étend de juin à novembre.
Le péril est imminent et au nom de la raison impérative d’intérêt public majeur, Robin des Bois demande au ministère de la Transition Ecologique et au ministère des Outre-mer d’intervenir en urgence pour protéger les travailleurs opérationnels sur la décharge, les populations, les ressources en eaux, le monde terrestre et marin.
Malgré les demandes répétées de la DEAL, le Syndicat Martiniquais de Traitement et de Valorisation des Déchets n’a pas communiqué les résultats du contrôle des teneurs en PFAS dans les rejets chroniques ou accidentels de la décharge de Petit-Galion ou du moins ils ne sont pas publiés sur la carte mise à jour le 31 juillet 2025 par le ministère de l’Ecologie. Les PFAS sont pourtant une priorité nationale.*
La décharge de Petit-Galion n’est pas seulement un poison par le bas, c’est aussi un poison vers le haut. Elle est régulièrement victime d’incendies de grande ampleur. Les panaches de fumées transportent des suies, des particules et des cendres cancérogènes. La prévention des incendies et la lutte opérationnelle n’est pas une préoccupation majeure pour le SMTVD. Suite à l’incendie d’août 2023, la DEAL constatait que les agents n’avaient pas été formés pour gérer efficacement un sinistre, que les moyens techniques et humains nécessaires à la surveillance permanente du site n’étaient pas mis en œuvre, que les rondes de surveillance étaient aléatoires. Toutefois, la préfecture constatant l’absence d’exutoires alternatifs pour les déchets et donc guidée par l’état de nécessité, n’a pas suspendu l’exploitation de la décharge de Petit-Galion.
* Lundi matin, 8 septembre, est convoquée une réunion spéciale du Conseil Supérieur de la Prévention des Risques Technologiques (CSPRT) afin que le décret “relatif aux modalités de mise en œuvre de la trajectoire nationale de réduction progressive des rejets aqueux de substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées des installations industrielles” soit si possible validé avant un éventuel renversement du gouvernement lors du vote de confiance inscrit au programme de l’Assemblée nationale l’après-midi même.
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