On vous cache tout, on vous dit rien

23 déc. 2025

13h50

Hier, lundi 22 décembre, l’usine Seveso seuil haut Elkem Silicones Saint-Fons Fabrication et R&D a subi deux explosions et un incendie causés par une fuite d’hydrogène dans un des laboratoires. Dans l’état actuel des informations, le bilan humain s’établit à 6 blessés par brûlures, dont 3 graves. L’usine Elkem Saint-Fons (69) est spécialisée dans la production de silicones techniques. Elle est complémentaire d’Elkem Silicones Roussillon (38), elle-même Seveso seuil haut, productrice de chlorosilanes et de siloxanes à partir du silicium métal. Les deux sites sont des piliers vieillissants de la Vallée de la chimie. Ils sont distants de 45 km.

Confinez-vous

C’est l’hymne officiel délivré en numérique, jamais par haut-parleur, le “I will survive” des préfets et des sous-préfets. Au fait, “confinez-vous”, qu’est-ce que ça veut dire ? Je reste où je suis, dans la voiture, dans les toilettes de Total, dans le berceau de la crèche, dans la cellule de prison, sur le trottoir, dans le stade ? Et l’évasif “confinez-vous” n’est même pas traduit en arabe, en mandarin, en swahili, en “globish” et en patois. L’ordre qu’on vous intime n’est pas destiné à sauver votre vie, il est destiné à sauver la face et à dégager la responsabilité des ordonnateurs de l’Etat. L’appel Seveso s’adresse seulement à celles et ceux qui ont la chance au moment de l’alerte d’être bien connectés, d’être chez eux, de ne pas vivre dans une passoire thermique et de ne pas avoir la clim. L’accident Seveso se produit en toutes saisons. L’accident d’hier a contraint au confinement d’habitants de Saint-Fons, de Pierre-Bénite, de Vénissieux et de Feyzin, la maudite.

Détendez-vous

Après la rituelle période de confinement des populations et la coutumière fermeture provisoire de l’autoroute A7, la préfecture de région et le préfet délégué pour la défense et la sécurité ont précisé en fin d’après-midi que l’événement n’a pas produit d’émanations toxiques. En effet, l’hydrogène n’est pas en lui-même toxique mais il est doté d’une surcapacité d’explosivité, de surpression et de furtivité. Il reste quand même à vérifier que l’incendie du laboratoire et des locaux annexes n’a pas entraîné la destruction de sources radioactives et d’échantillons chimiques nocifs. Robin des Bois recommande aux autorités de déclencher la circulaire du 20 février 2012 relative à la gestion des impacts environnementaux et sanitaires d’événements d’origine technologique en situation post-accidentelle.

Inquiétez-vous

Pendant la réunion du 25 septembre 2024 organisée par la préfecture du Rhône, la directrice d’Elkem Saint-Fons a dit que le site est dans une situation financière délicate à cause de la concurrence chinoise. Elkem Roussillon a pourtant reçu de France Relance en février 2022 une subvention de 36 millions d’euros et des subventions de 15 et 20 millions d’euros ont été attribuées à Elkem Saint-Fons en 2023. Elkem en France et à l’international cherche à développer des technologies permettant d’utiliser le surplus d’hydrogène issu de la production de silicones en tant que carburant non fossile et renouvelable. La décarbonation est la bouée de sauvetage d’Elkem en France.

La bombe hydrogène

Extrait de l’article “Les pollutions dues aux accidents : un angle mort ?” paru dans “Responsabilité et environnement” n°114, avril 2024, une publication des Annales des Mines, rédigé par Jacky Bonnemains, co-fondateur et directeur de l’association Robin des Bois, avec l’assistance de l’équipe de Robin des Bois.

“La violence de l’hydrogène n’est plus à prouver (sans même se référer à la bombe H). L’Oise en a été la victime dans la nuit du 5 octobre 1930 quand le dirigeable R101 britannique reliant pour son vol inaugural Londres à Karachi a explosé en plein vol au-dessus d’Allonne. Jusqu’à Beauvais les vitres ont volé en éclats faisant croire aux habitants éberlués qu’une nouvelle guerre était déclarée. Le R101, 230 mètres de long, était issu de la première vague de gigantisme du transport aérien. C’était en quelque sorte un pionnier de l’Airbus 380. Le crash de celui qui a été désigné comme le “Titanic des airs” a signé la fin de la filière britannique des dirigeables. Déjà en 1921, l’usine de Hull qui produisait l’hydrogène pour gonfler les dirigeables avait sauté. Les fenêtres avaient été brisées dans un rayon de trois kilomètres. Le souffle avait été ressenti dans un rayon de sept kilomètres et des vibrations et tremblements jusqu’à 70 kilomètres. Grâce à la planification de la décarbonation, le lobby de l’hydrogène revient à la surface et tente de l’imposer dans une large gamme d’engins de transport depuis le chariot élévateur jusqu’au paquebot. L’Organisation Maritime Internationale est très loin de l’intégrer dans ses conventions sur la sécurité des équipages et sur la prévention des pollutions alors qu’une rupture ou une fissure des citernes de stockage sous sa forme gazeuse ou sous sa forme liquide libérerait des flammes invisibles et entraînerait dans une cinétique rapide et furtive la perte totale des navires et des cargaisons, et des pollutions.”

L’effacement Seveso (du nom d’une des communes italiennes touchées par la catastrophe “dioxinienne” du 10 juillet 1976 dans une usine de production d’herbicides)

Au moins 2,5 millions de personnes de tous âges vivent à côté des 1291 Seveso en France hexagonale et ultramarine (recensement 2022). Pour schématiser, les Seveso chimiques, pétrolières et agroalimentaires sont vieillissantes et les entrepôts logistiques seuil haut ou bas sont des pochettes surprises toxiques à l’exemple de l’incendie de l’entrepôt Bolloré à Grand-Couronne (76) en janvier 2023.

Depuis le début de cette année 2025, au moins 25 Seveso (hautes ou basses) ont été victimes de fuites, d’incendies, d’explosions qui ont mis les salariés en danger et enveloppé dans des brouillards et des fumées toxiques les populations sédentaires ou de passage, la foule des gens du voyage, routiers et routards, accros du camping-car.

La perte de connaissances par le grand public des risques technologiques est facilitée insidieusement et cumulativement par deux artifices :

– Les circulaires du ministère de l’Intérieur consolidées par le MEDEF et d’autres syndicats patronaux trop heureux de calmer les ardeurs des curieux. Sous le couvert de la lutte anti-terroriste, elles ordonnent de flouter les études de dangers et réservent leur accès après le noircissement d’informations sensibles et “secrètes” à quelques garants et initiés aux pattes blanches sous réserve qu’ils ne prennent pas de photos et de notes inutiles. La consultation se fait sous présence d’un agent assermenté ou d’une caméra.

– Le porter à connaissance qui permet à l’industriel de contourner ses obligations d’information au grand public en amorçant un dialogue exclusif avec la préfecture de région et la DREAL (Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Territoire). Si le projet d’activité nouvelle ou d’installation pilote est considéré comme “non substantiel”, le feu vert est accordé avec comme seules publicités un arrêté préfectoral complémentaire et un avis aux maires de la commune ou de la collectivité qui seront vite enfouis dans le mille-feuilles des papiers administratifs. Si les services de l’Etat considèrent que l’innovation ou la modification des installations entraînent des phénomènes dangereux extrêmement improbables, les élus ne sont pas formellement informés. Les porter à connaissance permettent d’échapper à une consultation ou à une enquête publique et privent les populations de connaissances indispensables à leur sécurité et à leur santé.

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