Groenland / Communiqué n°1
La demi-vie du plutonium 239 est de 24.100 ans.
Le dimanche 21 janvier 1968, vers 9 heures du matin, heure locale, le bombardier Boeing B-52G connu sous le nom de HOBO 28 décolle de la base aérienne de Platsburgh (Etat de New York) pour la mission Junky 14 au-dessus du cercle arctique, du Groenland et de la base aérienne américaine de Thulé.
Le vol aller et retour devrait durer entre 21 et 24 heures sans discontinuer grâce à des transferts de carburant en vol. Il n’y a pas eu de retour. Au décollage, il y avait 7 hommes à bord et 4 bombes thermonucléaires B28FI équivalant chacune à 1,1 million de tonnes de TNT, désamorcées mais prêtes à être activées au cas où il y aurait nécessité de frapper. C’est la Guerre froide et sur Thulé, en plein hiver, il fait -30°C.
A 15h22, heure locale, et à 140 km de la base US de Thulé, le commandant John Haug (ou Haig selon les sources) déclare un incendie à bord et réclame l’autorisation de faire un atterrissage d’urgence sur une des deux pistes de Thulé. Cinq minutes après, la forteresse volante n’est plus contrôlable. Le cockpit est envahi par la fumée. Haug renonce à une tentative d’atterrissage et ordonne à l’équipage l’évacuation par sièges éjectables. A 15h39, HOBO 28 s’écrase à 1100 km/h sur la mer gelée à 12 km au sud-ouest de Thulé avec 90.000 litres de kérosène. Pendant 6 heures, l’incendie éclaire la nuit polaire. Les bombes sont désintégrées, les détonateurs primaires implosent et plusieurs kilos de plutonium et du tritium se dispersent dans le fjord de Wolstenholme et l’île Saunders. Sur le “black spot”, l’épicentre du crash (environ 2000 m2), la banquise a fondu et autour, elle s’est fissurée. Six hommes de l’équipage ont été sauvés et un a perdu la vie.
Le 15 mars, les Américains et les Danois déclaraient que l’opération de dépollution du projet Crested Ice (glace cristalline) était terminée. Un tel cycle court pour le lavage d’une terre et d’une mer polluées par la radioactivité artificielle et le kérosène plombé restera unique dans les annales de l’humanité. Le cycle long des pathologies déclenchées à retardement par l’inhalation des aérosols radioactifs et le contact avec les débris a été balayé. Quand, l’été venu, après la fonte de la banquise, deux cargos américains sont venus charger les fûts et autres emballages contenant du contreplaqué irradié, des pneus, des vêtements, des outils, et les 67 citernes contenant environ 6000 tonnes de neige radioactive, l’affaire a été considérée comme vertueuse et terminée. En témoigne la pose prise par le commandant de la base aérienne de Thulé et l’officier de liaison danois avant l’embarquement de la dernière citerne taguée d’un triomphal et définitif “That’s all folks !” (C’est terminé les amis !).
En 1968, le district de Thulé était habité par 538 Inuits. Les Inuits sont des chasseurs, ils ne sont pas pêcheurs. Ils chassent les phoques, les morses, les baleines à dents et les baleines à fanons, les dauphins, les orques, les narvals, les renards et lièvres arctiques, les ours polaires et les oiseaux de mer dont ils collectent aussi les œufs. Le régime alimentaire inuit impose le contact avec les pelisses, les plumes et les peaux de la faune exposée aux poussières de plutonium et conduit à l’ingestion de chair contaminée.
Les prélèvements réalisés par les experts danois (Danish Atomic Energy Commission) en août 1968, sept mois après la catastrophe, ont détecté des teneurs en plutonium 239 dans les crustacés et dans les bivalves frais 1000 fois supérieures au bruit de fond des retombées des ± 500 essais nucléaires atmosphériques déclenchés par les Etats-Unis, l’Union soviétique, le Royaume-Uni, la France et la Chine depuis 1945. La teneur moyenne en plutonium dans les bivalves frais près de la zone du crash est de 8000 picocuries/kg soit 296 Bq/kg. A titre de comparaison, sur les côtes françaises de la Manche, les concentrations dans les bivalves frais sont inférieures à 0,2 Bq/kg. Les experts danois ont aussi détecté des teneurs de 30.000 picocuries/kg (poids frais) de plutonium 239 soit 1110 Bq/kg dans les vers des fonds marins.
Le plutonium 239 est cancérogène. Dans sa majorité, la communauté scientifique surtout quand elle est liée à la filière nucléaire militaire et à la filière nucléaire civile considère que l’ingestion de plutonium est moins dangereuse que l’inhalation et le contact cutané. Mais aucune analyse des particules de plutonium issues de l’incendie et véhiculées après l’incendie par le vent, les embruns et les tempêtes de neige n’a été effectuée dans les jours, les semaines ou les années qui ont suivi l’accident.
Dans le préambule de son rapport final sur le projet Crested Ice, le major général Richard Overton Hunziker, responsable nommé par le SAC (Strategic Air Command), tenait un propos inhabituel dans le langage militaire : “Pour quelqu’un porté à la philosophie, le contraste entre une ère nucléaire sophistiquée et les méthodes de survie rudimentaires des Groenlandais donnait matière à réflexion. Il était choquant que l’une des entreprises humaines les plus complexes sur le plan technique se soit ainsi égarée et que, pour faire face aux conséquences, l’on doive s’appuyer sur les méthodes les plus primitives.”
Plusieurs dizaines d’Inuits ont participé aux opérations d’assainissement avec leur habileté à construire des igloos refuges pour les militaires américains à l’œuvre sur le “black spot” ou autour et avec leurs traîneaux à chiens.
Lièvre arctique (Lepus arcticus) au Groenland © scienceco_sb (CC BY-NC 4.0)
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