La Marine allemande débarque en Turquie

25 sept. 2025

La Deutsche Marine vient d’expédier pour démolition à Aliaga 7 patrouilleurs lance-missiles mis en service entre 1982 et 1984 et désaffectés en 2015 et 2016. Les Puma, Hermelin, Zobel, Frettchen, Ozelot, Wiesel et Hyaene (58 mètres de long, 350 tonnes) ont été chargés le 11 août à Kiel sur le Happy Sky, pavillon hollandais, spécialisé dans le transport de colis lourds et déchargés le 1er septembre dans le port de commerce d’Aliaga. Ils sont en cours de remorquage vers les chantiers de démolition.

Le Happy Sky et les 7 patrouilleurs lance-missiles allemands en route vers Aliaga © BigLift

La Marine allemande est très discrète à ce sujet. Le dossier de presse de BigLift, basée à Amsterdam, Pays-Bas, précise que des experts de la Deutsche Marine vont s’assurer de la démolition irréversible des 7 ex-patrouilleurs lance-missiles et que les moteurs diesel MTU (Motoren und Turbinen Union) [il y en a 4 par patrouilleur, note de Robin des Bois] pourront être réutilisés sur d’autres navires, des locomotives ou des centrales thermiques. Bonjour la pollution atmosphérique !

Sur le front de la mer Baltique et de la mer du Nord, l’Allemagne ne dispose d’aucun chantier agréé par l’Union européenne de démolition des navires civils ou militaires. L’option de démolition en Turquie par un pays prétendant justement au leadership de l’UE est outrageante.

Entre 2002 et 2023, la Marine allemande a déjà envoyé à la casse à Aliaga les frégates Niedersachsen, Bremen et Rheinland-Pfalz, 128 mètres de long, construites à Brême et à Hambourg entre 1979 et 1981. Elle a aussi envoyé en Turquie l’Uckermark, le Vogtland puis le Wische, ex-Harz, construits à Rostock pour la Volksmarine de la République Démocratique Allemande (RDA). Ces 3 navires servaient à héberger et à ravitailler les équipages des vedettes rapides lance-missiles. Ils étaient équipés de 2 canons de défense aérienne (1).

L’Allemagne n’est pas la seule à profiter de l’aubaine turque. L’Espagne y a envoyé 4 navires de guerre, dont le porte-avions Principe de Asturias, entre 2015 et 2017, l’Italie 15 navires de surface et 5 sous-marins entre 2018 et 2024, le Royaume-Uni 25 navires entre 2008 et 2025 dont 3 porte-avions, la frégate HMS Monmouth arrivée en mai et le croiseur lance-missiles HMS Bristol arrivé en juillet 2025.

Compte tenu des années de construction et des exigences de sécurité anti-incendie, tous les navires de guerre que l’Allemagne et les autres pays européens envoient en Turquie contiennent des quantités foisonnantes d’amiante libre et lié et de PCB (PolyChloroBiphényle) dans les calorifugeages, les cloisons, les joints et mastics, les gainages des câblages électriques et les revêtements de sol. Les peintures anti-fouling et anti-corrosion contiennent du plomb, du zinc, de l’étain, du cuivre, du cadmium, de l’arsenic, de l’amiante encore. Les fonds de cale des compartiments machines sont souillés par les hydrocarbures issus de 33 années d’exploitation.

En 5 ans, au moins 5 ouvriers sont morts à Aliaga dans des explosions, des chutes mortelles de grande hauteur ou sous de lourdes charges. Le nombre de blessés est inconnu. Les dommages en réparation aux victimes ou aux familles des victimes sont dérisoires à côté des dommages accordés dans les pays de l’Union européenne.
Le nombre de victimes du saturnisme, des cancers de l’amiante et des autres pathologies est inconnu. En permanence, il y a au moins 2000 ouvriers et autres salariés sur les chantiers.

La technique d’échouage est rudimentaire. Les coques atterrissent sur un terre-plein de remblais et de béton. C’est par l’avant que les travaux de démolition commencent. Le reste du navire est ensuite découpé au chalumeau et hissé tranche par tranche par des treuils sur la plateforme de ferraillage et de tri des déchets et des métaux. Jusqu’à la fin de la démolition qui dure plusieurs semaines ou mois selon la longueur du navire en fin de vie, l’arrière et les compartiments machines trempent dans la Méditerranée. Les 25 chantiers sont resserrés sur 1,5 km de linéaire côtier, les épaves se frottent les unes contre les autres. Le 3 juillet 2025, un incendie majeur s’est déclaré à bord du Sloug (2), un ex-stockage flottant de pétrole qui était en attente de démolition dans le chantier Simsekler. Les panaches de fumées noires ont imposé l’évacuation de la plupart des chantiers de démolition et se sont déposés en mer et dans les oliveraies à 5-6 km des chantiers. La baie d’Aliaga (105.000 habitants) est polluée pour la presqu’éternité et Izmir (4,4 millions d’habitants) au sud s’inquiète pour sa santé.

 

(1) Un déchet toxique allemand en transit à Cherbourg, 13 janvier 2023
https://robindesbois.org/un-dechet-toxique-allemand-en-transit-a-cherbourg/
(2) “Wanted, le Sloug“, “A la Casse” n°65 page 6
https://robindesbois.org/wp-content/uploads/a_la_casse_65.pdf

 

 

 

 

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