L’emprise russe

1 déc. 2025

Parti de Dunkerque le samedi 15 novembre, le Mikhail Dudin avec une dizaine de conteneurs d’uranium de retraitement contenant des traces de plutonium et d’autres produits de fission est arrivé dans le port russe d’Oust-Louga le mercredi 26 novembre. Il faut environ 5 jours pour que les colis partis d’Oust-Louga arrivent par rail à Tomsk-7, la ville secrète en Sibérie connue aujourd’hui sous l’euphémisme de bienséance de Seversk.

Le Mikhail Dudin est un cargo polyvalent âgé de presque 30 ans, l’âge moyen de la fin d’exploitation des navires de la marine marchande. Avant d’être spécialisé dans le nucléaire, il était dédié au transport de nitrate d’ammonium et visitait régulièrement les ports de Nantes, de Saint-Malo et des Sables-d’Olonne. Son armateur est aujourd’hui la Cargo Flow Line Ltd basée à Hong Kong. Son exploitant, la NWS 2 Balt Shipping Co Ltd, est basé en Estonie. La société de classification du Mikhail Dudin est la Panama Shipping Registrar Inc. Elle se présente comme “la plus compétitive sur le marché avec des coûts ajustés aux exigences des armateurs.” “A la Casse”, le magazine d’information et d’analyses sur la démolition des navires de Robin des Bois, relève que Panama Shipping Registrar Inc (PSR) est surtout connue pour accompagner dans leurs derniers voyages vers l’Inde, le Bangladesh ou la Türkiye des navires en fin de vie. PSR n’est évidemment pas membre de l’IACS (International Association of Classification Societies).

Le Mikhail Dudin est le seul cargo à notre connaissance qui navigue avec une caravane près du château et de la passerelle, sans doute une salle à manger ou de loisirs pour les marins cosmopolites qui n’ont pas accès au carré des officiers.

Mikhail Dudin, 27 septembre 2020, Pays-Bas © Arnold Pohen

Le Mikhail Dudin a été inspecté à Ellesmere, dans l’estuaire de la Mersey au Royaume-Uni, en mai 2018 (3 jours de détention et 8 déficiences) et en octobre 2021. Ellesmere est à 5 km de l’usine d’enrichissement d’uranium de Capenhurst exploitée par Urenco. Les escales du Mikhail Dudin à Ellesmere signent incontestablement des échanges de matières radioactives entre la Russie et le Royaume-Uni. Ils sont interrompus depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Par contre, le Mikhail Dudin reste un habitué du port de Dunkerque. Il y a été inspecté en novembre 2022 (4 déficiences), en décembre 2023 (2 jours de détention et 5 déficiences) et en février 2025 (3 déficiences).

Robin des Bois s’étonne qu’EDF utilise une telle navette pour transporter de l’uranium pollué entre la France et la Russie et de l’uranium enrichi entre la Russie et la France. Cette négligence est d’autant plus surprenante que le naufrage du roulier Mont Louis exploité par la Compagnie Générale Maritime le 25 août 1984 au large d’Ostende avec de l’hexafluorure d’uranium à destination de Riga, URSS (Union des Républiques Socialistes Soviétiques), a connu un retentissement mondial. Le Mont Louis venait du Havre et l’hexafluorure d’uranium de Pierrelatte.

Le partenariat nucléaire entre la France et la Russie remonte à 1966. Le nucléaire français civil n’aurait pas pu voir le jour sans la Russie. La France a toujours préféré expédier l’uranium de retraitement en Russie plutôt que de construire chez elle une usine d’enrichissement spécifique. Un projet dans le complexe nucléaire du Tricastin (ou ailleurs) était envisagé depuis une quinzaine d’années et refaisait surface de temps en temps mais plutôt que de dépenser 2 milliards d’euros (au moins), la filière nucléaire française avec l’aval des gouvernements successifs a préféré continuer à recourir à la prestation de la Russie et à la laisser faire son affaire des déchets de cet enrichissement à risques.

Ce n’est pas le seul domaine de coopération de la France avec les amis/ennemis russes. La participation de la Russie à la construction du réacteur de fusion nucléaire ITER à Cadarache dans la vallée du Rhône est fondamentale. ITER est directement inspiré des “tokamaks” expérimentaux mis au point par la Russie dans les années 1960 et dont les avancées ont été officiellement mais secrètement suivies par le Commissariat français à l’Energie Atomique (CEA).

Une “bobine de champ poloïdal” fabriquée en Russie – c’est-à-dire un gigantesque aimant annulaire de 200 tonnes et de 9 mètres de diamètre – a été débarquée à Fos-sur-Mer en février 2023 après avoir quitté Saint-Pétersbourg en novembre 2022.

Départ de Saint-Pétersbourg © Rosatom

Arrivée à Cadarache © Iter

 

Le convoi remorqueur + barge a connu quelques difficultés de transit, notamment en mer Baltique. La “bobine” est finalement arrivée par convoi routier très exceptionnel le 10 février 2023 à Cadarache. C’est l’un des 25 ouvrages construits pour ITER par la Fédération de Russie. L’Union Européenne, le Japon, la Corée du Sud, les Etats-Unis d’Amérique qui participent aussi au financement et à la conception de l’aventure ITER sont loin d’envisager l’exclusion de la Russie de cette aventure prometteuse en même temps que téméraire et ruineuse.

 

 

 

 

 

 

 

Imprimer cet article Imprimer cet article