Mourir en mer, une tragédie banale pour le bétail européen

4 avril 2024

La bétaillère maritime type agréée par l’Union européenne est aujourd’hui âgée de 43 ans, longue de 97 m, construite comme cargo polyvalent et convertie pour le transport de bétail à l’âge de 30 ans, détenue à 5 reprises au cours de toute son exploitation et contrôlée par une société de classification de complaisance. Les bétaillères embarquent jusqu’à 3800 bovins ou 14.000 moutons.

L’Union européenne exporte chaque année environ 3 millions de têtes de bétail vers des pays tiers par voie maritime (cf. rapport 2019-6835 de la DG Santé et sécurité alimentaire). Les bovins, ovins et caprins sont exportés pour l’abattage, la reproduction ou l’engraissement. La valeur commerciale annuelle de ce marché s’élève à plus de 1,5 milliard d’euros. Un gros marché et une grosse bouffée de fric et d’oxygène pour les éleveurs européens.

Pour des raisons d’économie et de compétitivité, le bétail est transporté sous pavillon noir comme le Togo, la Tanzanie, la Sierra Leone, les Comores ou douteux comme celui du Panama.

Le règlement du Conseil européen en date de 2005 dans son article 3 stipule que : “Nul ne transporte ou ne fait transporter des animaux dans des conditions telles qu’ils risquent d’être blessés ou de subir des souffrances inutiles”. Or, les animaux embarquent sur des rampes étroites, harcelés par des aiguillons électriques, et sont ensuite guidés avec la même brutalité dans leurs boxes surchargés répartis dans les ponts inférieurs. Les bétaillères maritimes ne sont vraiment pas des navires de croisière, même si entre les deux catégories il y a des analogies.

Taureaux harcelés par des aiguillons électriques chargés sur le Tulip.
© Animal Welfare Foundation

Génisses chargées sur le Karim Allah. Elles doivent avancer et faire demi-tour sur une rampe abrupte.
© Animal Welfare Foundation

Dans les premières heures de leur embarquement, plusieurs animaux sont déjà victimes de fractures ouvertes des cornes ou des pattes.
L’annexe V de la Convention MARPOL pour la prévention de la pollution par les navires autorise le rejet en mer des animaux morts sous réserve que “les cavités thoracique et abdominale soient découpées ou ouvertes  ou que la carcasse soit passée dans un équipement tel qu’un broyeur, une déchiqueteuse ou un hachoir à viande“.

Taureau avec une corne cassée à bord du Nader-A.
© Animal Welfare Foundation

Sur les 64 bétaillères maritimes agréées par l’Union européenne, 60 étaient initialement des cargos polyvalents, des rouliers, des voituriers, des cargos frigorifiques et des porte-conteneurs. Ils ont été convertis pour continuation d’exploitation à un âge où ils auraient dû être démolis : 30 ans.

De 2021 à 2023, les 64 bétaillères maritimes agréées par l’UE ont cumulé 2048 déficiences et 12 détentions. Les non conformités relevées par les inspecteurs de la sécurité maritime portaient notamment sur la sécurité de la navigation, la sécurité incendie, les moteurs de propulsion et auxiliaire, l’étanchéité à l’eau de mer et aux intempéries, les engins de sauvetage, les systèmes de secours, les communications radio, les certificats et documents de l’équipage ou du navire, la Convention sur le Travail Maritime et la Convention MARPOL.

Sur les 64 bétaillères maritimes agréées par l’UE, 49 (77 %) appartiennent à des sociétés écrans dont les adresses postales sont dans des paradis fiscaux : Panama (12 navires), Îles Marshall (9), Libéria (7), Seychelles (5), soit 52 % de la flotte agréée par l’UE. La plupart (43 sur 49) sont propriétaires d’un seul navire, un subterfuge utilisé par les armateurs pour empêcher la saisie éventuelle d’un autre navire de leur flotte en cas d’amende ou de litige commercial.

Les bétaillères maritimes agréées par l’Union européenne sont souvent compromises dans des trafics de cocaïne et même de migrants. En 2020, l’équipage du Bruna était officiellement composé de 16 marins. En fait, il y avait à bord 6 passagers qui n’étaient pas inscrits sur le rôle d’équipage. En 2021, deux migrants syriens arrêtés sur le sol espagnol déclarent avoir payé 13.500 euros au capitaine pour embarquer vers l’Europe et être descendus clandestinement de l’Elita. Ils avaient été chargés de la désinfection du navire malgré leur manque de qualification. A bord, les autorités constatent que 6 autres hommes sont munis de faux passeports et de faux documents de travail. Le capitaine est arrêté pour soupçon d’appartenance à un réseau criminel de trafic d’êtres humains. L’ex-Bruna et l’ex-Elita navigue aujourd’hui sous le nom de Darla (p. 74 du rapport).

Pour rappel, en janvier 2015, la bétaillère maritime Ezadeen transportant 360 migrants avait été abandonnée par les passeurs à l’approche des côtes de Calabre, tous moteurs bloqués à pleine puissance. L’Ezadeen avait été arraisonné par la Marine italienne et remorqué avant de se fracasser sur la côte.

Tous les autres détails sur les conditions de transport par mer du bétail et dans certains cas de chevaux sont rassemblés dans le nouveau rapport de Robin des Bois et d’Animal Welfare Foundation “64 bétaillères maritimes agréées par l’Union européenne” (mars 2024, pdf – 8,4 Mo – 191 pages – 100 photos – 50 sources – 8 cartographies)

+ Annexe photos (pdf – 6 Mo) illustrant certaines violations et leurs conséquences

+ Le film : “Les navires les plus dangereux au monde”.

Toutes les photos signées AWF sont libres de droit sous la stricte réserve de citer la source.

 

 

 

 

 

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