1/ Incertitudes sur le business plan
2/ Certitudes sur l’insalubrité du littoral et les atteintes aux ressources halieutiques
3/ Dés informations au goutte-à-goutte qui empêchent de prendre conscience des impacts cumulés
Objet: “Projet d’extension du quai des Flamands zéro (FL0)” / Ports de Normandie
Monsieur le Commissaire enquêteur,
Nous vous prions de prendre note de l’opposition de l’association Robin des Bois à ce nouveau projet d’extension du port de Cherbourg et d’immersion de déchets en mer pour les raisons suivantes :
1/ Incertitudes sur le business plan
Ce projet de restructuration de la petite rade de Cherbourg s’appuie sur du sable mouvant vue la volatilité des marchés éoliens offshore. Il n’est pas sûr que les projets en mer d’Irlande aboutissent et que les turbines soient implantées sur des fondations gravitaires comme celles qui ont été construites au Havre par Bouygues pour le parc éolien de Fécamp. Dans cette hypothèse, il n’est pas sûr non plus que les promoteurs décident de les construire à Cherbourg, ce qui les obligerait à des remorquages coûteux et à risques. Toutefois, Cherbourg veut s’imposer comme un port d’exportation de fondations gravitaires et fait comme si les marchés étaient déjà conclus. Nous revoilà au temps de la mirifique et éphémère Union industrielle d’entreprise (UIE) spécialisée dans le montage de plateformes pétrolières pour la mer du Nord, implantée sur ce même terre-plein des Mielles où Bouygues a été repreneur puis liquidateur entre juin 1984 et janvier 1985.
2/ Certitudes sur l’insalubrité du littoral et les atteintes aux ressources halieutiques
Dans le cadre de ce projet, le port de Cherbourg veut immerger 370.000 m3 de vases, soit environ 450.000 tonnes et l’équivalent de plus de 4000 camions semi-remorques qui vont créer un panache turbide et des retombées colmatantes pour les habitats rocheux pendant une durée cumulée de 6 mois. La zone d’immersion à environ 10 km de la grande rade, dont l’état initial est très mal documenté dans l’évaluation environnementale, comporte des zones de nourriceries importantes notamment pour le tourteau. Comme toujours, le port de Cherbourg considère la dispersion par les courants comme un mode de gestion de ses déchets de dragages.
L’évaluation environnementale présente des résultats d’analyses des contaminants réalisées en 2015, il y a plus de 10 ans. Les prélèvements avaient eu lieu par carottage sur 15 stations. Certaines stations avaient fait l’objet de plusieurs analyses selon la profondeur des échantillons. Au total ce sont donc 55 résultats de 2015 qui sont présentés (sur les 62 en possession du port de Cherbourg). Ces résultats de 2015 montrent une contamination par les HAP, le mercure et le plomb. Le détail de ces analyses n’est pas communiqué et le nom du laboratoire ayant réalisé ces analyses n’est pas indiqué.
Seules 5 stations de prélèvements ont été investiguées en avril 2025 (contre 15 en 2015) et nous n’avons dans le dossier soumis à consultation que 5 résultats d’analyses récentes. Cette fois-ci, les sédiments ont été prélevés à la benne, uniquement en surface, alors que les prélèvements en profondeur de 2015 ne couvrent pas toute la surface du projet (1 seul point de prélèvement dans la partie nord). Il est pourtant connu que certains contaminants historiques sont susceptibles d’être “stockés” dans les strates inférieures (voir à ce sujet le guide GEODE sur la réalisation des études d’impacts, p.78). La circulaire du 14 juin 2000 relative aux conditions d’utilisation du référentiel de qualité des sédiments marins ou estuariens présents en milieu naturel ou portuaire indique bien que “la distribution et la profondeur de l’échantillonnage doivent refléter l’importance de la zone à draguer, le volume à draguer et la variabilité probable dans la distribution horizontale et verticale des contaminants.”
En termes de flux total, ces résultats de 2025, même partiels, permettent d’estimer la charge polluante à immerger à plus d’une tonne d’arsenic, 2,7 tonnes de plomb et plus de 2 tonnes de chrome total. La Direction Départementale des Territoires et de la Mer relève également que les analyses des stations 1 et 2 montrent un dépassement de seuils DCSMM pour l’anthracène, le PCB 118 et le TBT.
Deux nouvelles campagnes de prélèvements et d’analyses physicochimiques sont prévues en 2027 et 2030, seulement sur les 5 stations choisies en 2025, sans protocole formalisé d’arrêt des travaux en cas de détection d’une contamination. Le port continuera à draguer et à immerger ses déchets d’extension, quoiqu’il advienne.
Concernant la bactériologie, les rejets importants et cumulés des stations d’épuration de Cherbourg, Tourlaville et Equeurdreuville, les rejets des navires de croisière et des bateaux de plaisance, des navires de commerce auraient dû exiger une vigilance particulière. Ils ont été complétement négligés et la remobilisation des vases va contaminer l’écosystème des rades et du lieu de clapage. L’évaluation environnementale reconnaît elle-même que “les données microbiologiques récentes sont manquantes” et qu'”aucune donnée sur les contaminations phytoplanctoniques des sédiments à draguer n’est disponible.” Aucune précaution n’est prise pour s’assurer que les travaux ne remobiliseront pas des germes ou des kystes de phytoplancton. C’est dire le peu de considération pour les activités de pêche, de conchyliculture, de tourisme et pour la santé humaine, des poissons et des crustacés.
Les analyses auraient dû être élargies à d’autres substances de préoccupations majeures, notamment les PFAS, les dioxines et les composés bromés. Les pesticides, en particulier le lindane et le DDT total, auraient également dû être contrôlés étant donné que les eaux de la rade sont classées en mauvais état global en raison des pollutions par les hydrocarbures et les pesticides. Une détection des vestiges de guerre aurait également été souhaitable afin, en particulier, d’assurer la sécurité des intervenants.
L’absence de contrôle d’une éventuelle contamination par des radionucléides n’est simplement pas acceptable. La circulaire d’application des seuils GEODE no 2000-62 du 14 juin 2000 indique bien qu’en fonction du contexte local, d’autres paramètres peuvent être pris en compte dans les analyses des sédiments. La radioactivité est expressément citée. Le dossier se contente de nous rappeler que “L’usine de traitement du combustible nucléaire de La Hague est localisée à 20 km à l’ouest du site d’implantation du projet” sans préciser que Cherbourg est dans la zone d’influence des rejets de l’usine de la Hague. Le dossier prétend à tort qu'”aucune source de radiation artificielle n’a été identifiée sur la zone d’étude“. Le projet est à côté de l’arsenal où sont construits, entretenus et démantelés les sous-marins à propulsion nucléaire français. Il est aussi sous l’influence indirecte des zones d’exercice des sous-marins nucléaires et de leurs rejets.
Concernant le dégrillage des macrodéchets inévitablement présents sur les fonds à draguer, aucune information sur son maillage, les techniques employées et la collecte des déchets légers susceptibles d’être remobilisés n’est donnée. Pour mémoire, selon la réglementation, une fois ramassé, le déchet doit être traité et soumis par son détenteur à une filière de gestion adaptée. Il est interdit d’immerger des déchets et si le maître d’œuvre pour le compte du maître d’ouvrage procède à des immersions de bouchons de plastiques, granulés, polystyrènes, etc. il est dans l’illégalité.
Le site d’immersion a été autorisé en 2003. Le pétitionnaire ne bénéficie cependant pas d’un bail emphytéotique sur le domaine public maritime et ce recyclage administratif qui vise à réutiliser une décharge sous-marine, dans l’emprise d’une zone d’exercice des sous-marins et à proximité d’une décharge sous-marine d’explosifs, est contestable.
Les travaux portuaires envisagés ne doivent pas prévaloir sur la nécessité vitale de préserver la sécurité alimentaire. En 2015, les travaux d’extension du terre-plein des Mielles avaient dégradé la qualité de la coquille Saint-Jacques et provoqué une surmortalité anormale des saumons élevés dans la grande rade. D’ailleurs, les pêcheurs et l’ARS demandent un suivi de la ressource halieutique. Pour l’instant, le pétitionnaire se contente de proposer un suivi de la turbidité et des matières en suspension.
Les analyses physicochimiques pour la grande majorité anciennes, ne couvrant pas toute l’aire du projet tant en surface qu’en profondeur et excluant volontairement certains paramètres comme les radionucléides ne permettent pas d’avoir une connaissance exhaustive de la charge polluante des boues qui iront contaminer le milieu marin et les ressources halieutiques. Les informations disponibles même partielles permettent de conclure que ce nouveau projet d’extension se fait au bénéfice exclusif des activités économiques des industriels du béton et des énergies offshores, au détriment une nouvelle fois de l’intérêt général.
3/ Dés informations au goutte-à-goutte qui empêchent de prendre conscience des impacts cumulés
Le site d’immersion des déchets de dragage a été autorisé par arrêté préfectoral de 2003, l’extension du quai a fait l’objet d’une autorisation environnementale par arrêté de 2016 (deux vieilleries donc) et la présentation du projet nous indique que: “En parallèle de cette démarche réglementaire, une autre consultation du public sera prochainement organisée sur le projet de construction de fondations gravitaires sur le port de Cherbourg. Ce projet porté par un grand groupe industriel est étroitement lié à l’extension du quai des Flamands 0, les deux projets étant conçus pour fonctionner ensemble.”
Pour mesurer l’impact global de ces projets qui n’en forment qu’un et informer le public de manière exhaustive et honnête, il aurait fallu une seule consultation présentant tous les impacts environnementaux et leurs effets cumulés.
Les nombreux autres travaux prévus dans l’emprise de la petite et de la grande rade vont en rajouter au tumulte, à la turbidité et à la dégradation de la qualité des écosystèmes et des chaînes alimentaires marines.
Sincèrement,
Charlotte Nithart
Présidente
Imprimer cet article




