Mini réacteurs, maxi menaces

20 févr. 2026

Groenland / Communiqué n°3

Alors que les projets de petits réacteurs modulables fleurissent en Europe et aux Etats-Unis, il est temps de rappeler l’histoire de Camp Century au Groenland où un petit réacteur modulable construit au milieu du 20ème siècle fait peser sur le 21ème siècle et les siècles suivants une menace sanitaire et environnementale. Histoire d’un fiasco et d’un scandale.

La construction de Camp Century a commencé en juin 1959, 24 heures sur 24, en profitant du jour polaire, à 204 km au sud de la base de Thulé. 150 hommes de l’USACE (US Army Corps of Engineers) étaient à l’œuvre. Officiellement, il était question de concevoir une petite communauté confortable sous la calotte glaciaire, dédiée à la recherche sur le climat. Camp Century s’inscrivait dans le programme Atoms for Peace en vue d’effacer la monstruosité d’Hiroshima et de Nagasaki. Mais le nucléaire militaire et le nucléaire civil sont reliés par une mèche ou par un fil et derrière le projet architectural et scientifique se profilait le projet Iceworm (Ver de glace). Camp Century était aussi une base pionnière pour étudier la fonctionnalité sous la calotte glaciaire d’une rampe de lancement de missiles balistiques à destination de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).

Pendant le creusement de la base sous-glaciaire grâce à des Peter Snow-Millers, des chasse-neiges géants venus de Suisse, le chantier était alimenté en électricité par des groupes électrogènes diesel. La main-d’œuvre habitait en surface dans des conteneurs spécialement conçus et équipés pour la protéger du mieux possible des basses températures, des rafales de vent de 200 km/h, de l’humidité et des incendies.

Au total, 21 tunnels ont été creusés, tous perpendiculaires à une “rue principale” de 335 mètres de long. Le “palais des glaces” de 55 hectares comprenait des quartiers d’habitation, une bibliothèque, des espaces de travail et de loisirs, un théâtre et une église. Les eaux usées étaient déversées dans des fosses, dans l’espoir qu’elles seraient congelées dans la cryosphère et disparaîtraient à jamais des yeux et des nez de l’humanité.

 

Construction des tunnels
Photo U.S. Army Corps of Engineers

En octobre 1960, le réacteur nucléaire démontable PM-2A (Portable Medium Power), conçu par l’American Locomotive Company (ALCO), a commencé à produire de l’électricité. Ce réacteur à eau pressurisée de 2 mégawatts avait été transporté en pièces détachées sur la calotte glaciaire depuis Thulé et assemblé à Camp Century. Avec 20 kg d’uranium 235 enrichi à 93 %, le PM-2A pouvait alimenter le camp pendant 2 ans et remplacer la consommation annuelle de 1,5 million de litres de fioul par les groupes électrogènes. La tech atomique était considérée comme radicalement innovante et rassurante. Les précautions imposées aux techniciens chargés d’introduire les barres de combustibles dans le cœur du réacteur étaient presque inexistantes.

Désemballage des éléments combustibles avant leur insertion
dans les barres de contrôle du réacteur
Photo National Geographic/Robert Moore, Vol. 121, n° 5, Mai 1962

Camp Century a été dans l’urgence fermé pendant l’été 1963. Les charpentes des tunnels se déformaient et s’effondraient sous la compression de la glace et de la neige de surface. Au départ, la durée de vie de la cité révolutionnaire était estimée à 10 ans.

“Au cours de l’été 1964, le cœur du réacteur a été démonté et renvoyé aux Etats-Unis. La Commission danoise de l’énergie atomique a supervisé le démantèlement. A l’exception de la découverte de niveaux de rayonnements résiduels considérablement plus élevés qu’attendu autour de la cuve du réacteur, il semble s’être déroulé comme prévu. Conformément à l’accord conclu entre les Américains et la Commission danoise de l’énergie atomique, tous les déchets solides ont été éloignés du Groenland, placés dans des conteneurs en béton et immergés dans des sites prévus à cet effet dans l’océan ou déposés dans des sites d’enfouissement aux Etats-Unis.” (Exploring Greenland: Cold War Science and Technology on Ice, sous la direction de Ronald E. Doel, Kristine C. Harper et Matthias Heymann, 2016)

Malgré les demandes répétées de Robin des Bois pendant l’année 2009 auprès des autorités américaines et danoises dans le cadre de son inventaire des sites pollués au Groenland, il n’a pas été possible de localiser les endroits où les déchets ont été “océanisés” et le Danemark ne fait pas partie des pays qui ont officiellement immergé des déchets radioactifs dans l’océan Arctique et dans l’océan Atlantique entre 1946 et 1996.

A partir de 1967, Camp Century a été complètement abandonné, comme oublié.

L’héritage de cette aventure éphémère est lourd de conséquences pour l’avenir. Selon l’étude d’universitaires du Canada, de Suisse, des Etats-Unis et du Danemark parue dans Geophysical Research Letters en août 2016, 200.000 litres de diesel, 240.000 litres d’eaux usées, les eaux de refroidissement du réacteur, et 9200 tonnes de déchets solides provenant de la dislocation des charpentes, des tunnels, des rails et des ateliers de maintenance, ont été laissés à eux-mêmes. Selon les auteurs, les déchets chimiques sont les plus préoccupants et notamment les PCB (PolyChloroBiphényles, connus sous le nom commercial de pyralène) particulièrement adaptés à l’utilisation en Arctique. Grâce à leur résistance thermique élevée et à leur faible inflammabilité, ils étaient utilisés dans les bases aériennes et dans les stations radar pour prévenir les incendies. Les transformateurs électriques contenaient des huiles isolantes saturées par les PCB et certaines peintures en contenaient 5%. Les PCB sont des perturbateurs endocriniens, cancérogènes, persistants et bioaccumulables. Ils utilisent les mêmes voies de transfert dans les organismes vivants que les PFAS. En 2016, la masse des déchets solides issus de Camp Century était autour de 36 mètres de profondeur et la masse des déchets liquides autour de 65 mètres. Selon les auteurs de l’étude, à partir de 2090, à cause du réchauffement climatique, l’épaisseur de la calotte glaciaire pourrait diminuer. Tôt ou tard, la remobilisation des déchets provisoirement séquestrés dans la glace constituera pour l’environnement et pour les populations animales et humaines un fardeau supplémentaire issu des négligences du passé.

La “soupe toxique” se dirigerait lentement vers la baie de Melville à une centaine de kilomètres au sud de Camp Century.

Un nouveau Camp Century ?

Le 12 août 2025, le DOE (US Department of Energy) dans le cadre de la renaissance de la filière nucléaire aux Etats-Unis a sélectionné une dizaine de projets expérimentaux dont trois devront démontrer leur faisabilité au plus tard le 4 juillet 2026 pour le 250ème anniversaire de l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique. Le projet de Deep Fission fait partie des nominés. Liz Muller, présidente de Deep Fission et le directeur du Great Plains Industrial Park (ex-Kansas Army Ammunition Plant) dans le comté de Labette (Kansas) qui s’étend sur près de 3000 hectares, sont enthousiastes. Il s’agit, en s’inspirant des forages géothermiques étanches, d’enfouir à au moins un kilomètre de profondeur un réacteur à eau pressurisée de 15 mégawatts qui produirait en surface l’énergie nécessaire à alimenter des data centers ou d’autres activités humaines énergivores réparties sur le Great Plains Industrial Park.

Deep Fission insiste sur la sobriété financière du projet, sa sûreté et le coût modeste de la gestion des déchets. “Les réacteurs pourront être scellés sous terre après un temps d’exploitation de 2 à 7 ans.” “C’est plus sûr pour l’environnement parce que les matériaux radioactifs ne remonteront jamais à la surface.”

Ce discours volontaire et simpliste n’apaise pas les préoccupations des opposants qui s’inquiètent d’une contamination radioactive des nappes d’eaux souterraines servant de réservoir pour la consommation humaine et pour les activités agricoles.

 

 

 

 

 

 

 

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