La faune antarctique sous la menace du surtourisme

20 mai 2026

Manchots empereurs (Aptenodytes forsteri) – Omar Faye

Les rats pygmées de rizière à longue queue (Oligoryzomys longicaudatus) sont suspectés d’être à l’origine de l’épidémie d’hantavirus qui a sévi sur le navire d’expédition polaire Hondius exploité par la compagnie néerlandaise Oceanwide. Les rats sont à leur aise dans les décharges à ciel ouvert d’Amérique du Sud et notamment celle d’Ushuaïa où sont déversés les déchets de 80.000 habitants et les déchets alimentaires des navires expéditionnaires faisant la navette entre la Patagonie subantarctique et la péninsule Antarctique.

La transmission par les animaux sauvages de pathogènes à l’Homme peut avoir une dimension tragique pour des individus, des familles et pour l’humanité. Pour autant, la transmission par l’Homme de pathogènes aux animaux sauvages ne doit pas être sous-estimée et “invisibilisée”. L’approche universelle One Health (une seule santé) promue en France et en Europe par l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) est porteuse de sagesse et de justice en intégrant dans une seule pensée la protection de l’environnement, la protection de l’Homme et la protection des animaux non humains et des végétaux. Mais pour le moment, dans le “One Health” esquissé, c’est la santé humaine qui est la priorité. Les risques pour les animaux sauvages d’être contaminés par des pathogènes d’origine humaine reçoivent une attention anecdotique ou limitée.

La faune est si fragile en Antarctique qu’on devrait y entrer avec autant de discrétion et de prudence que dans un bloc opératoire. L’étude sur les maladies infectieuses chez les manchots de l’Antarctique publiée en 2014 par Grimaldi et al. dans Polar Biology souligne que “la naïveté immunologique des espèces antarctiques les rend vulnérables aux agents pathogènes courants dans d’autres parties du monde”. En 2021, les touristes ont été identifiés comme des vecteurs potentiels de transmission du Covid-19 à la faune antarctique. Les espèces endémiques comme les manchots et les phoques sont particulièrement vulnérables et les possibilités de mesures de “confinement” de populations animales antarctiques contaminées sont nulles.

Le tourisme en Antarctique – aujourd’hui 120.000 clients désignés sous le nom “d’invités” ou de “visiteurs” et quatre fois plus dans 10 ans – est une menace majeure. “Le risque d’introduction d’agents pathogènes d’origine humaine est plus grand que jamais” selon Grimaldi et al.

Les recommandations de l’IAATO (International Association of Antarctica Tour Operators), repris par les croisiéristes qui se prévalent du rang “d’ambassadeurs de l’Antarctique”, de ne pas s’asseoir, se vautrer, s’allonger, se mettre à genoux sur la banquise pour “shooter” sous leurs meilleurs angles les manchots ne vont pas loin et ne sont pas strictement encadrées. Le froid en plus, on se croirait à la Fashion Week de Paris. Il est en théorie interdit de s’approcher à moins de 5 mètres des rares espèces antarctiques, mais les manchots empereurs de l’île Snow Hill gérée par l’Argentine se redéploient sur les corridors piétinés par les semelles des voyeurs et potentiellement contaminés par les postillons des éternuements, des bouche bée et des cris d’exclamation.

 

Les précieuses espèces de l’Antarctique sont en même temps menacées par la surpêche du krill, fondement de la chaîne alimentaire australe, et par l’invasion des PCB, des PFAS et des autres Polluants Organiques Persistants qui fragilisent leurs systèmes de défense immunitaire.

L’industrie touristique apporte son lot d’E. coli, de salmonelles, de Campylobacter jejuni et autres agents infectieux abandonnés par les visiteurs pendant leur fugace passage autour des colonies ou rejetés par les navires dans les eaux usées.  Selon les rares travaux scientifiques disponibles, des agents pathogènes d’origine humaine isolés chez les manchots, les skuas antarctiques, d’autres espèces aviaires comme les albatros à sourcils noirset des mammifères marins comme les phoques de Weddell ont pu être introduits dans la zone du Traité sur l’Antarctique par les activités humaines.

Alors que depuis l’été austral 2023 la grippe aviaire vient s’ajouter aux périls que la faune antarctique doit affronter et subir, les activités humaines non essentielles comme le tourisme devraient être suspendues afin d’empêcher la propagation des virus et des bactéries d’origine humaine sur le continent Antarctique.

Le Hondius est actuellement à quai au Noordzeeweg sur le port de Rotterdam. Pour son toilettage par les Messieurs et Mesdames Propre de l’hygiène européenne, le Hondius n’a pas été mis en cale sèche, ce qui aurait permis de récupérer en toute sécurité les eaux de désinfection des toilettes, des douches, des canalisations, des cuves de récupération et de décantation des eaux usées, et les autres déchets de désinfection des cabines des passagers et de l’équipage, des matelas, canapés, parties communes et équipements collectifs. Il est vrai que le temps presse. Le prochain départ du Hondius est prévu le 11 juin 2026 pour l’archipel du Svalbard en Arctique. A suivre.


Illustrations:
– Aquarelle de manchots empereurs extraite de “L’empereur de l’Antarctique”, Jacky Bonnemains et Omar Faye (co-fondateurs de Robin des Bois), Edition Berger-Levrault, 1985.
– Captures d’écran “Emperor Penguins of Snow Hill Island, Real Life Happy Feet”, Adventures by Sky, Bucket List Travel, février 2024.

Sources:
– Barbosa A., Varsani A., Morandini V., Grimaldi W., Vanstreels R.E.T., Diaz J.I., Boulinier T., Dewar M., González-Acuña D., Gray R., McMahon C.R., Miller G., Power M., Gamble A., Wille M. Risk assessment of SARS-CoV-2 in Antarctic wildlife. Science of the Total Environment, 755(2), 143352 (2021).
– Cerdà-Cuéllar M., Moré E., Ayats T., Aguilera M., Muñoz-González S., Antilles N., Ryan P.G., González-Solís J. Do humans spread zoonotic enteric bacteria in Antarctica? Science of The Total Environment, 654, 190-196 (2019).
– Grimaldi W.W., Seddon P.J., Lyver P.O., Nakagawa S., Tompkins D.M. Infectious diseases of Antarctic penguins: current status and future threats. Polar Biology, 38, 591–606 (2015).
– Kuiken T, Vanstreels R.E.T., Banyard A., Begeman L., Breed A.C., Dewar M., Fijn R., Serafini P.P., Uhart M., Wille M. Emergence, spread, and impact of high-pathogenicity avian influenza H5 in wild birds and mammals of South America and Antarctica. Conservation Biology, 40(1), 70052 (2026).
– Senigaglia V., Hatton MacDonald D., Stoeckl N., Tian J., Leane E., Adams V., Baird R., Boothroyd A., Costanza R., Fulton E.A., Hartman S., Kubiszewski I., Nielsen H., Ooi, C. S. Managing tourism in Antarctica: impacts, forecasts, and suitable economic instruments. Journal of Sustainable Tourism, 34(2), 382–402 (2026).

 

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