Communiqué CITES CoP 20 n°1
Le 30 octobre 2025
A la veille de la 20ème Conférence des Parties à la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction) qui se tiendra en Ouzbékistan du 24 novembre au 5 décembre 2025, les maestros et la coalition des facteurs d’archets de violons et autres instruments de musique à cordes frottées (1) entonnent à nouveau leurs lamentos. Ils refusent depuis des décennies de mettre au point une alternative à l’emploi du pernambouc pour les archets. Ils sont arc-boutés.
-
Amérindiens abattant un pernambouc.
Extrait de Les singularitez de la France antarctique, autrement nommée Amérique, & de plusieurs terres et isles découvertes de nostre temps, André Thevet, 1558. Gallica/Bibliothèque Nationale de France.
-
Combat pour le pernambouc entre navires portugais et français près du port et du village de Paraíba.
Extrait de Deux voyages au Brésil, Hans Staden, 1557. Bibliothèque Brasiliana Guita et José Mindlin.
L’exploitation du pernambouc (Paubrasilia echinata, ex-Caesalpinia echinata) pour la fabrication d’archets a débuté vers 1750. Les colons portugais, espagnols et français se faisaient déjà la guerre depuis deux siècles pour s’approprier ce bois employé pour teindre en rouge les étoffes et orner les palais de boiseries de luxe.
Le pernambouc vit exclusivement dans la forêt atlantique du Brésil et la disparition de l’espèce est une préoccupation depuis plus de 400 ans. En 1605, l’exploitation du pernambouc est interdite sans autorisation préalable de la couronne portugaise, sous peine d’expulsion de la colonie, voire de peine de mort (2). En 1978, le pernambouc est érigé en arbre national du Brésil. En 1992, il est inscrit sur la liste officielle des espèces végétales menacées au niveau national. En 2007, le Brésil, sous la présidence de Luiz Inácio Lula da Silva, obtient l’inscription du pernambouc en Annexe II de la CITES, avec une exemption pour les produits finis comme les archets. L’Annexe II permet de contrôler les flux commerciaux internationaux. L’industrie musicale s’opposait à l’Annexe II et considère cette inscription comme un désastre.
Entre 2018 et 2022, les autorités brésiliennes ont mené des opérations contre le trafic illégal de pernambouc baptisées “Do-Ré-Mi”. Plus de 292.000 baguettes et archets et 395 grumes de pernambouc ont été saisis. Entre 2021 et 2022, la police fédérale a procédé à près de 60 perquisitions. Elle estime alors que les exportations illégales ont fait gagner plus de 46 millions d’US$ aux réseaux criminels. Do-Ré-Mi a été prolongée jusqu’en 2024 par les opérations Ibirapitanga 1 et 2, d’un des noms vernaculaires du pernambouc en portugais brésilien.
Plus d’une dizaine d’archetiers français sont dans le collimateur de la justice brésilienne pour leurs liens avec des trafiquants brésiliens. A titre d’exemple, en septembre 2021, 208 archets en provenance de Domingos Martins (Etat d’Espírito Santo) et à destination de la France ont été saisis.
La résilience du trafic a conduit le Brésil, sous la présidence de Jair Bolsonaro, à proposer en 2022 l’inscription du pernambouc en Annexe I de la CITES (interdiction du commerce international). Face aux pressions de l’Union européenne, des Etats-Unis d’Amérique et de l’industrie musicale, cette proposition a finalement été retirée (3). Cependant, la délégation brésilienne a obtenu que les archets finis exportés depuis le Brésil tombent dans le champ d’application de l’Annexe II. Depuis, l’exploitation forestière illégale n’a pas faibli et les pays importateurs notamment de l’Union européenne n’ont pas mis en place de registre robuste des stocks de pernambouc, ni même un système de traçabilité garantissant que les archetiers ne sont pas les maillons d’une chaîne de pilleurs.
Aujourd’hui, fort de ses investigations et de ses constats, le Brésil, à nouveau sous la présidence de Luiz Inácio Lula da Silva, propose pour la deuxième fois l’inscription du pernambouc en Annexe I (4). Face à cette préoccupation majeure et constante du Brésil, la filière instruments de musique persiste à se comporter comme l’héritière des premiers colons importateurs de pernambouc en Europe.
Derrière “la préservation et la continuité de la création d’un patrimoine culturel immatériel indispensable à la bonne marche du monde”(5), derrière la défense d’un savoir-faire séculaire qui justifierait d’achever la forêt atlantique brésilienne, se dissimule la défense d’un chiffre d’affaires non négligeable. Un archet en bois de pernambouc neuf et de première qualité fabriqué en Europe se négocie jusqu’à 5000 €. Vichy Enchères, signataire du dernier appel contre l’inscription du pernambouc en Annexe I paru dans le journal “Le Monde” le 15 octobre 2025 (6), se flatte d’avoir vendu en 2017 un archet en pernambouc 576.600 €.
A ce jour, le secrétariat de la CITES, l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature), l’ITTO (Organisation Internationale des Bois Tropicaux), le WWF, Robin des Bois et les 89 autres ONG membres du Species Survival Network estiment que l’état actuel de la population de pernambouc justifie une inscription en Annexe I de la CITES.
Robin des Bois, observateur à la CITES depuis 1989, demande aux 27 pays membres de l’Union européenne et en particulier à la France d’abandonner leur posture post-coloniale et de s’exprimer eux aussi en faveur de l’inscription du pernambouc en Annexe I de la CITES.
Pernambouc (Paubrasilia echinata) © Marina Lima
(1) Violon, alto, violoncelle et contrebasse.
(2) Marion Daugeard et Paulo Roberto Cunha, “Entre exploitation et protection : la question forestière au coeur d’une ambivalence historique au Brésil”, Caravelle, 119 | -1, 51-70.
(3) Communiqués de Robin des Bois “Panama, la grande braderie des animaux et des végétaux sauvages” du 14 novembre 2022 et “CITES : Un couac et 9 notes justes” du 25 novembre 2022
(4) Proposition du Brésil de transférer Paubrasilia echinata de l’Annexe II à l’Annexe I – CITES CoP20 (2025)
(5) https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/11/08/ne-faisons-pas-du-monde-musical-un-bouc-e-missaire-de-la-de-forestation-en-interdisant-le-commerce-du-bois-de-pernambouc_6148964_3232.html
(6) https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/15/l-alerte-de-musiciens-du-monde-entier-deux-essences-de-bois-au-c-ur-de-notre-artisanat-sont-aujourd-hui-directement-menacees_6646978_3232.html
Le communiqué est disponible en portugais brésilien sur https://robindesbois.org/pau-brasil-uma-ladainha-colonial/
La version espagnole est disponible sur https://robindesbois.org/el-palo-brasil-una-cantinela-colonial/
Imprimer cet article






