Panama, la grande braderie des animaux et des végétaux sauvages

14 nov. 2022

Communiqué CITES CoP19 n°1

La 19ème Conférence de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) s’ouvre aujourd’hui lundi 14 novembre à Panama, capitale du Panama, et se terminera le vendredi 25 novembre. Le commerce global et légal de la faune et de la flore sauvage s’élève au minimum chaque année à 100 milliards de dollars. Le trafic illégal nourri par le braconnage et la contrebande rapporte chaque année aux mafias internationales entre 7 et 23 milliards de dollars.

Le marché de la faune terrestre et marine, des bois, des fleurs et des racines s’emballe et a tiré profit de la pandémie de Covid-19. La demande mondiale en oiseaux chanteurs, en tortues, en poissons ornementaux a augmenté. En période de confinement, les classes sociales moyennes et supérieures avaient à la fois besoin d’animaux de compagnie et, malgré l’escalade des prix, les moyens financiers d’en acheter via l’Internet et les réseaux sociaux. Il en va de même pour des sous-produits animaux et végétaux supposés antidépresseurs, roboratifs ou aphrodisiaques selon des rumeurs opportunément distillées.

Plus de 180 Etats-Parties à la CITES sont représentés à Panama. La présence de la Russie est incertaine.
Robin des Bois est observateur à la CITES depuis 33 ans. Les informations et analyses de son bulletin trimestriel “A la Trace” (“On the Trail” en version anglaise) sur le braconnage et la contrebande sont référencées dans les propositions d’inscription à l’Annexe II (contrôle du commerce international) de 6 espèces de tortues musquées, de 3 espèces de tortues à carapace molle, du lézard à cornes du désert et du crotale des bois ainsi que dans la proposition de suspendre tout commerce international de sous-produits de l’hippopotame notamment les ivoires et les peaux. La proposition d’inscription à l’Annexe II des concombres de mer du genre Thelenota (dont l’holothurie ananas) soumise par l’Union européenne, les Seychelles et les Etats-Unis d’Amérique est la suite logique de l’inscription des holothuries à mamelles soutenue et argumentée par Robin des Bois pendant la 18ème Conférence de la CITES à Genève.

Pernambouc (Paubrasilia echinata)
Le Brésil propose l’inscription du bois de Pernambouc en Annexe I (interdiction du commerce international). Elle s’appliquerait à toutes les parties et produits du Pernambouc, y compris les archets pour les instruments de musique, sauf les instruments de musique et leurs parties des orchestres en tournée et des musiciens solistes munis de passeports musicaux. Le Pernambouc est inscrit à l’Annexe II depuis 2007 avec une exemption pour les archets. L’inscription du bois de Pernambouc à l’Annexe I de la CITES réduirait la pression sur les dernières populations natives de l’espèce. Les gouvernements successifs, l’IBAMA (Instituto Brasileiro do Meio Ambiente e dos Recursos Naturais Renováveis) et les ONG brésiliennes déplorent l’exploitation clandestine et persistante de ces arbres à taille moyenne des forêts atlantiques pour la fabrication d’archets pour violons, violes, violoncelles et contrebasses. Des artisans luthiers français dans la deuxième partie du 18ème siècle considéraient que le bois de Pernambouc était idéal et irremplaçable pour les archets des instruments à cordes. Selon le Larousse du 20ème siècle, “la famille des Tourte a été pour l’archet ce que Stradivarius a été pour les violons”. L’archet est constitué d’une baguette de Pernambouc et par tradition d’une mèche de crin de cheval enduite de colophane. Plus de 300 ans après, les Pernambouc sont en voie de disparition. Les Etats-Unis, tous les pays de l’Union européenne, le Canada, la Chine, l’Australie, la Suisse, l’Argentine et Hong-Kong sont les principaux importateurs légaux ou illégaux de baguettes d’archet. Les Etats-Unis, le Japon, la Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Portugal et la France sont les principaux importateurs de bois de Pernambouc. En 2017, 400 baguettes d’archet de source illégale ont été saisies à destination de la France dans l’aéroport de Guarulhos, Etat de Sao Paulo.

Saisie des 400 baguettes d’archet envoyées par colis postal en France en 2017.
Photo extraite de la proposition du Brésil.

 

En 2019, 102 grumes de bois de Pernambouc de source illégale ont été saisies à Aracruz, dans l’Etat de l’Espírito Santo.
En 2018, 20.747 baguettes de source illégale ont été saisies à Joao Neiva, Espírito Santo.
En avril 2022, 120 baguettes d’archet et 114 archets de source illégale ont été saisis en partance pour l’Angleterre à l’aéroport de Guarulhos.

Shama à croupion blanc (Kittacincla malabarica)

© Himanshu Pandav

Le shama à croupion blanc est un bon chanteur et dans les forêts de 15 pays d’Asie, il imite les chants des autres ténors de la forêt. Il est de plus en plus apprécié comme animal de compagnie et recherché comme compétiteur dans les concours de chant avec paris. Déjà en 1993, puis en 2004, Nash et Shepherd, experts en passereaux chanteurs d’Asie, avaient recommandé l’inscription en Annexe I ou II du shama à croupion blanc. En Indonésie, pays principal de la consommation du shama à croupion blanc en cage, l’espèce a été courant 2018 inscrite sur la liste des espèces protégées mais après quelques semaines de manifestations des oiseleurs, des organisateurs de concours de chant et de soi-disant passionnés, elle en a été retirée. En 2019, la réunion plénière du groupe de spécialistes des passereaux d’Asie en est venue à la conclusion que la plupart des populations d’Asie du sud-est devaient être considérées comme vulnérables, en danger, ou même éteintes à l’état sauvage. L’UICN a trop longtemps classé l’espèce en préoccupation mineure au motif que son aire de répartition couvrait l’Asie continentale et l’Asie du sud-est. Entre janvier 2019 et mai 2022, au moins 40.000 shamas à croupion blanc vivants ont été saisis aux frontières de la Thaïlande, de la Malaisie, de Singapour, du Vietnam et du Cambodge en l’absence de certificats vétérinaires et de données sur les expéditeurs et les destinataires. Un nombre important de shamas à croupion blanc mélangés à des shamas dayal est expédié par voie maritime de la Malaisie à l’Indonésie. La Malaisie et Singapour proposent l’inscription en Annexe II du shama à croupion blanc. Les deux pays estiment et prouvent qu’au rythme passé, actuel et prévisible des prélèvements par piégeage, l’espèce et les sous-espèces seraient menacées d’extinction dans un avenir proche si une réglementation internationale n’encadre pas le trafic.

Bulbul à tête jaune (Pycnonotus zeylanicus)
En se fondant sur les mêmes motifs toutefois aggravés par une aire de répartition aujourd’hui limitée à Singapour, à quelques îlots en Malaisie péninsulaire, sur l’île de Bornéo et à Brunei où il ne resterait que 5 individus, la Malaisie, Singapour et les Etats-Unis d’Amérique proposent de faire grimper de l’Annexe II à l’Annexe I les bulbuls à tête jaune.

Raies d’eau douce
Le Brésil propose l’inscription en Annexe II des raies d’eau douce, stars du marché international des poissons ornementaux. Les Potamotrygon wallacei et Potamotrygon leopoldi endémiques du Rio Negro, du Rio Xingu, de l’Iriri et de la Curua dans le bassin de l’Amazone se vendent entre 130 et 1000 € par spécimen sur le marché international. Le Brésil a interdit leur exportation depuis 2017 mais les contrebandiers les déclarent sous de fausses appellations. Pour contrer ce mode opératoire, le Brésil demande l’inscription de 7 espèces ressemblantes du genre Potamotrygon en Annexe II. Les acheteurs sont implantés en Asie, en Europe (en particulier en Allemagne, aux Pays-Bas et en Suisse) et aux Etats-Unis d’Amérique. Les grossistes et les détaillants sont toujours à la recherche de nouveaux “modèles” à vendre ou à hybrider dans des élevages constamment réalimentés en géniteurs pillés dans les cours d’eau. Les zones de pêche s’étendent pour trouver des “Black Diamond”, des “White Diamond” et des “Super White”. Le Brésil déploie des efforts pour contrer le braconnage et la contrebande et saisit régulièrement des lots de raies d’eau douce dans les aéroports internationaux ou des lots qui prennent par route la direction des Etats-Unis via la Colombie. Le Brésil en appelle maintenant à la coopération internationale. La position des 27 pays de l’Union européenne est à ce jour négative. “Il n’est pas sûr que l’inscription en Annexe II puisse aider à combattre le trafic illégal” dit-elle. Dans le bocal de l’Union européenne s’agite le puissant lobby de l’aquariophilie.

Saisie dans le Comté de Montgomery,
Etat du Texas, Etats-Unis d’Amérique, août 2021 (cf. “A la Trace” n°33 p.222).
© TPWD

Pléco-zèbre (Hypancistrus zebra)
Endémique du Rio Xingu dans le bassin de l’Amazone, un pléco-zèbre se vend 400 € au détail dans les magasins d’aquariophilie du monde entier. Il est interdit de capture, de transport et de commerce au Brésil depuis 2005 et classé en danger critique d’extinction depuis 2014. Le Brésil veut en interdire tout commerce international (Annexe I). Pêché uniquement pour ses qualités ornementales, il est aussi maintenant affecté par le barrage hydroélectrique de Belo Monte. Les pléco-zèbres vivent dans des fissures rocheuses et défendent vivement leur territoire. Les mâles surveillent les œufs déposés dans les recoins des crevasses. Environ 10.000 pléco-zèbres passeraient chaque mois en contrebande via la Colombie et le Pérou pour alimenter le commerce international. Une opposition de l’Indonésie est prévisible ; elle tient à protéger ses exportations de pléco-zèbres d’élevage et au-delà des poissons-cardinaux de Banggai (Pterapogon kauderni). Là encore, l’Union européenne est plus que réticente. Elle risque de s’aligner sur l’Indonésie, un partenaire essentiel pour l’importation de l’huile de palme et accessoirement de Gaz Naturel Liquéfié. Toutefois, elle “pourrait soutenir” une inscription en Annexe II avec un quota zéro d’exportation des spécimens sauvages, une de ses complications favorites très appréciée du secteur marchand.

Saisie à l’aéroport international de Manaus,
Etat de l’Amazonas, Brésil, Novembre 2017 (cf. “A la Trace” n°19 p.10-11)
© PF

Requins
Les requins sont mis au supplice. A chaque CITES plénière depuis 2007, des espèces sont inscrites au compte-gouttes à l’Annexe II. Pour les requins requiem de la famille Carcharhinidae, c’est l’union sacrée d’Israël à la Syrie en passant par le Panama, le Sri Lanka, l’Union européenne et le Royaume-Uni. Leurs petits ailerons font du big business. Tous les requins seront peut-être enfin inscrits à l’Annexe I quand ils seront éteints.

Hippopotame (Hippopotamus amphibius)
Hisser l’hippopotame de l’Annexe II à l’Annexe I ne va pas être facile. Il pèse trois tonnes et dans cet exercice il ne faut pas compter sur le WWF qui parle à l’oreille de l’Union européenne. L’Annexe I “priverait certains pays des bénéfices du trafic international légal de l’ivoire et d’autres parties de l’hippopotame et ne résoudrait pas les causes principales de la situation critique de l’espèce en Afrique de l’ouest et en Afrique centrale.” Lesdites causes principales sont la dégradation des habitats naturels, les conflits avec les activités humaines et la demande en viande sauvage. Tous les mammifères sauvages et les reptiles en sont victimes et si la position du WWF était globalement appliquée, la CITES avec ses Annexes n’aurait plus qu’à rentrer au vestiaire et à clore les débats. La vérité est que l’ivoire d’hippopotame est de plus en plus apprécié, qu’il se vend entre 300 et 400 €/kg sur le marché noir international, que dans toute l’Afrique les hippopotames sont de plus en plus braconnés pour leurs dents, que braconner un hippopotame c’est beaucoup moins risqué pénalement que braconner un éléphant et que les douanes du monde entier saisissent des incisives et des canines d’hippopotame, des queues, des housses de fusils en peau, des peaux et des crânes démunis de tous les certificats applicables à l’Annexe II.

Eléphant d’Afrique (Loxodonta africana)
La logique de la protection et la fuite en avant de l’extinction s’opposent.
Le Burkina Faso, la Guinée équatoriale, le Mali et le Sénégal proposent l’inscription de tous les éléphants africains en Annexe I en continuité de l’inscription en Annexe I de tous les éléphants d’Asie en 1975. Le numéro 34 de “A la Trace” publié le 25 octobre démontre que le braconnage panafricain et la contrebande d’ivoire et d’autres parties de l’éléphant sont actifs et inventifs. Singapour a saisi 430 ivoires travaillés dans un lot de cages à oiseaux en provenance d’Afrique en septembre 2021. La Zambie a saisi 193 kg de peaux d’éléphant en octobre 2021 à la frontière avec le Zimbabwe. La contrebande d’ivoire entre l’Afrique et l’Asie a connu une pause forcée pendant la période Covid-19. L’ivoire brut voyage par voie maritime mais la reprise en 2022 du trafic est incontestable. 456 kg d’ivoire brut (avec 6 tonnes d’écailles de pangolin) ont été saisis au Vietnam en janvier. Six tonnes d’ivoire brut (avec 29 kg de cornes de rhinocéros et des canines présumées de tigre d’élevage) ont été saisies en Malaisie en juillet. Avec la saisie de 938 kg d’ivoire en novembre 2021 et de 1500 kg en mai 2022, la République Démocratique du Congo confirme son rôle majeur de réservoir d’ivoire brut illégal. Robin des Bois, la Fondation Franz Weber, la Fondation Brigitte Bardot et les 80 autres ONG membres du réseau Species Survival Network (SSN) soutiennent la proposition. Dans l’hypothèse où elle serait approuvée par les 2/3 des pays présents à Panama, il est important de noter que l’exportation des trophées de chasse “sportive” resterait autorisée sous réserve de l’approbation des pays destinataires. Les pays d’Afrique australe ne seraient pas en conséquence privés des ressources du tourisme cynégétique. Robin des Bois déplore que la France n’ait pas activement soutenu cette proposition au sein de l’Union européenne.
Le Zimbabwe va à l’encontre du Burkina Faso, de la Guinée équatoriale, du Mali et du Sénégal. Il propose des amendements à l’inscription à l’Annexe II des populations d’éléphants du Botswana, de la Namibie, de l’Afrique du Sud et du Zimbabwe qui permettraient de vendre sur le marché international des peaux, des poils et d’autre part les “stocks d’ivoire enregistrés appartenant aux gouvernements” et exclusivement à des partenaires commerciaux ayant une législation nationale et soumis à des mesures de contrôle garantissant que l’ivoire acheté ne sera pas réexporté.
Cette proposition dans son ensemble est dangereuse pour les éléphants, tous les éléphants d’Afrique et d’Asie. L’ivoire, les poils et les peaux vendus sous le sceau de la légalité seraient infiltrés d’une manière ou d’une autre par de l’ivoire, des poils et des peaux mis sur le marché sous le sceau du braconnage et de la contrebande.
Cette proposition n’a aucun sens dans la mesure où l’importation de l’ivoire brut ou travaillé est interdite en Chine, dans l’Union européenne, aux Etats-Unis et dans bien d’autres pays ou sous-régions. Seul le Japon peut-être pourrait tenter le coup sauf que son marché intérieur est en déclin et que le principal débouché des ivoiriers japonais est la contrebande vers la Chine.
“Il est temps de supprimer l’anomalie qui fait que 256.000 éléphants inscrits à l’Annexe II sont traités contre la volonté des personnes qui les possèdent et qui ont le plus à perdre ou à gagner avec eux” dit le Zimbabwe. En fait, le Botswana revendique 131.626 éléphants, la Namibie 22.754, l’Afrique du Sud 18.841 et le Zimbabwe 82.630 en se référant au Rapport sur le statut de l’éléphant d’Afrique de 2016 basé sur des suppositions et des estimations aléatoires qui ne tiennent pas compte de la migration transfrontalière des éléphants entre le nord du Botswana, le sud-ouest de la Zambie, le sud-est de l’Angola et le nord-ouest du Zimbabwe, soit la zone de conservation transfrontalière du Kavango-Zambèze dite aussi KAZA “Kavango Zambezi Transfrontier Conservation Area.” La KAZA s’étend sur 550.000 km2. Un éléphant peut être le matin au Zimbabwe, le soir en Zambie et quelques jours après en Namibie. Les statistiques sur les éléphants de la KAZA peuvent être faussées par un double voire un triple comptage. Les éléphants sont trompeurs.

Grenouilles de verre (Centrolenidae)
Elles sont les nouveaux gadgets de compagnie. La mode est fulgurante et persistante. Aux Etats-Unis, 13 spécimens ont été importés en 2016 et 5744 en 2021 plus les clandestines. Originaires d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud tropicale, les grenouilles de verre partent à la casse. Les 154 espèces sont menacées. Cette proposition est présentée par le Costa Rica, l’Argentine, le Brésil, l’Equateur, le Salvador, le Panama, le Pérou, la République Dominicaine, les Etats-Unis d’Amérique, la Côte d’Ivoire, le Gabon, la Guinée, le Niger et le Togo. L’Union européenne est contre cette proposition qu’elle risque de faire échouer comme en 2019.

Grenouilles toujours
Elles, elles ne sont pas des bêtes de compagnie. Elles sont capturées et tuées pour leurs cuisses principalement en Indonésie et en Turquie, écorchées, mutilées, congelées, irradiées et servies chaudes. Dr. Sandra Altherr, Pro Wildlife, et Charlotte Nithart, Robin des Bois,, organisent un “side event” dans les coulisses de la CITES sur ce scandale environnemental, alimentaire et commercial le 22 novembre à 19 heures en présence d’experts turc, allemand et français. Voir à ce sujet le rapport “Deadly Dish” au sujet des importations dans l’Union européenne de cuisses de grenouilles en provenance d’Asie et d’Europe de l’Est.

Accès à tous les numéros de “A la Trace”, le bulletin trimestriel d’information et d‘analyses sur le braconnage et la contrebande d’animaux menacés d’extinction de Robin des Bois, réalisé avec le soutien de la Fondation Franz Weber et de la Fondation Brigitte Bardot.
https://robindesbois.org/a-la-trace-bulletin-dinformation-et-danalyses-sur-le-braconnage-et-la-contrebande/

 

 

 

 

 

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